Stocker dans les greniers collectifs marocains : subsistance et résistance [1]

À l’occasion de l'exposition et du livre qui lui est consacré STOCK architectures de survie et de transmission, le Pavillon de l'Arsenal donne la parole à l'architecte et anthropologue Salima Naji pour une analyse approfondie des greniers collectifs.

Grenier-forteresse familiale ou tighremt n'Ayt Ali, Ayt Malt, Ayt Bu Ulli, (Haut-Atlas central) construit vers 1850, relevé par Salima Naji et restauré par la communauté et toujours en usage. Maquette en coupe réalisée à propos de l'exposition Stock, illustrant la double fonction défensive et de stockage du bâtiment. © Atelier Landauer

Salima Naji

18 juin 2026
15 min
"Il est intéressant de reconsidérer aujourd’hui la question du stock à la lumière d’une architecture et institution multiséculaire marocaine qui continue d’être utilisée[2] : le grenier collectif à grains et à dattes. Depuis plusieurs siècles, les communautés ont construit des citadelles inexpugnables, enfermant ainsi en une même muraille commune à défendre, un ensemble de cases individualisées destinées au stockage des denrées. Ces magasins collectifs, connus au Maroc sous le nom d’agadir dans l’Anti-Atlas ou d’igherm dans l’Atlas central et le Haut Atlas, contiennent les semences et récoltes d’une tribu[3]. Les termes agadir et igherm ont de mêmes racines linguistiques, et renvoient à l’idée d’un mur primitif[4], d’une clôture, et à leur rôle initial de refuge. On sait que les premiers greniers furent de simples enclos, se réduisant le plus souvent à une grotte à peine maçonnée ou à un éperon rocheux barré par un mur. La volonté de protéger et de sécuriser les denrées marque la naissance d’un patrimoine architectural universel. Cette architecture de la nécessité s’est développée sous diverses formes à partir d’un même dessein : mettre à l’abri les récoltes agricoles pour assurer la subsistance de la communauté, préserver les cultures et l’ensemencement face aux infortunes de la vie ou aux aléas climatiques et garantir aux animaux pourvoyeurs de viande et de lait le fourrage au cœur de l’hiver.
Le grenier marocain fonctionne avec les cultures exploitées dans les palmeraies attenantes ou les terrasses des hauts plateaux de l’Atlas. Il joue un rôle d’économat[5] pour ces sociétés vulnérables ou attachées à des formes de gestion propres à leur finage[6]. Construits avec très peu de moyens, dans la tradition vernaculaire des architectures de collecte, les greniers se déploient sous différentes formes pour recueillir, mettre en sécurité et conserver tout ce qu’une communauté peut produire : à côté du grain et des cultures vivrières, toutes les productions issues de l’élevage, le beurre fermenté, la laine, certaines matières premières comme la cire ou le miel, et enfin des biens non périssables, actes notariés et objets précieux, outils, armes ou bijoux.
Ces architectures sont le résultat des savoirs ancestraux, liés à la communauté et au territoire, et sont adaptées au climat. Les crises frumentaires s’accompagnaient toujours jadis d’une double économie : en période de sécheresse, il était nécessaire de ménager ce qui avait été stocké et, parallèlement, de se tourner vers une activité de cueillette. Il convenait également de choisir pour certaines récoltes des variétés de moins en moins exigeantes en eau (par exemple, mil et sorgho tardifs[7]). Les architectures de greniers sont érigées avec la même conscience de la juste mesure héritée de ces économies du peu et de la prudence : une poignée de personnes bâtissent les murs pour qu’ils durent, en mettant en œuvre des dispositifs pérennes (planchers de pierre, rocher évidé pour contenir et supporter à la fois, méthode de drainage par la pierre sèche en fondation, etc.). Construits sur plusieurs générations, ces greniers sont aujourd’hui pour la plupart abandonnés. Certains continuent cependant à être utilisés dans leur fonction d’origine, et d’autres à être transformés – avec une prévalence pour la transformation de l’usage d’un lieu ritualisé d’ensilage à un monument historique par sa valorisation touristique[8].
Typologies de greniers collectifs existants de l’Atlas central à l’Anti-Atlas, relevés en perspective. De gauche à droite et de haut en bas : greniers-palafittes (igherm n’Zerkane, Assif Melloul, Haut Atlas central) ; grenier à éperon barré (agadir Aguellouy, Amtoudi, Anti-Atlas occidental), grenier à allée centrale (agadir n’Tizza chez les Iberkaken, Anti-Atlas central) ; grenier quadrangulaire de type kasbah (agadir Anammeur) chez les Idaw Ukensous, Sirwa ; grenier circulaire ou à couronne (igherm n’Imeghlaye chez les Ayt Wagharda, Sirwa. © Salima Naji Typologies de greniers collectifs existants de l’Atlas central à l’Anti-Atlas, relevés en perspective. De gauche à droite et de haut en bas : greniers-palafittes (igherm n’Zerkane, Assif Melloul, Haut Atlas central) ; grenier à éperon barré (agadir Aguellouy, Amtoudi, Anti-Atlas occidental), grenier à allée centrale (agadir n’Tizza chez les Iberkaken, Anti-Atlas central) ; grenier quadrangulaire de type kasbah (agadir Anammeur) chez les Idaw Ukensous, Sirwa ; grenier circulaire ou à couronne (igherm n’Imeghlaye chez les Ayt Wagharda, Sirwa. © Salima Naji
Greniers collectifs de l’Anti-Atlas restaurés au cours de campagnes menées entre 2002 et 2025 ; relevés en plan à la même échelle. De gauche à droite et de haut en bas : agadir de Tizgui chez les Ayt Ubial, Sirwa (2018) ; agadir n’Id Issa, à Amtoudi (2007-2008, 2015-2016, 2025) ; agadir Aguellouy à Amtoudi (2003-2004, 2005-2006, 2007-2008, 2014-2015) ; agadir Inoumar chez les Illalen, (2005) ; agadir Isserghine, Feijja (2012-2013) ; agadir Adkhss n’Arfalen, oasis d’Aghuinane, Feijja (2018-2024) ; agadir Tiskmoudine, grenier collectif et mosquée, Feijja (2014-2021) ; agadir Aït Kin chez les Idaw Unadif, Tagmout (2012-2013). © Salima Naji Greniers collectifs de l’Anti-Atlas restaurés au cours de campagnes menées entre 2002 et 2025 ; relevés en plan à la même échelle. De gauche à droite et de haut en bas : agadir de Tizgui chez les Ayt Ubial, Sirwa (2018) ; agadir n’Id Issa, à Amtoudi (2007-2008, 2015-2016, 2025) ; agadir Aguellouy à Amtoudi (2003-2004, 2005-2006, 2007-2008, 2014-2015) ; agadir Inoumar chez les Illalen, (2005) ; agadir Isserghine, Feijja (2012-2013) ; agadir Adkhss n’Arfalen, oasis d’Aghuinane, Feijja (2018-2024) ; agadir Tiskmoudine, grenier collectif et mosquée, Feijja (2014-2021) ; agadir Aït Kin chez les Idaw Unadif, Tagmout (2012-2013). © Salima Naji
« Archaïsme vital[9] » et résistance. Institutionnaliser la prévoyance
L’objectif du grenier est donc bien de prendre soin des communautés dans leurs territoires, dans un rapport singulier au grain sacré. Plus important que l’habitat, le grenier collectif bénéficie en effet d’une protection immanente (notion de miina islamique), sans pour autant servir de lieu de prière. D’où son appellation de zawyata, littéralement « petite zawya », référant à cet édifice sacré, où est enterré un saint personnage protecteur, attenant à une mosquée. Certains greniers furent même édifiés sur le tombeau d’un saint. La redistribution du grain sacré, ensilé dans ces régions à une échelle territoriale, a permis la survie de groupes liés entre eux par un réseau du sacré basé sur une incroyable solidarité intertribale[10].
Les greniers sont par ailleurs indispensables à certains villages situés en haute montagne, qui peuvent être coupés du monde à la suite d’une inondation ou de chutes de neige, à cause de voies d’accès devenues infranchissables, les privant de tout ravitaillement. Les communautés ne comptent alors que sur elles-mêmes et n’attendent aucune aide pour les réparer[11].
S’occuper de tous supposait d’intégrer les plus vulnérables du groupe. Cette solidarité impliquait une redistribution des denrées alimentaires aux plus démunis, au prorata de ce qui était engrangé. Des cases spécifiques à l’entrée du grenier, mais également des jarres, voire des tirelires, servaient à leur répartition[12]. La communauté doit aussi pouvoir secourir et prendre en charge les plus faibles. Ainsi, les gardiens de greniers sont souvent des personnes en incapacité physique de travailler dans les champs comme paysan. Les greniers, particulièrement dans les régions peu productives, permettent d’anticiper, de réguler les stocks et de nourrir tout le monde, sans abandonner les plus fragiles.

Faire durer le stock, mais savoir « rendre » : la notion de baraka
La notion de long terme renvoie à des sociétés de la prévoyance. L’institution des greniers collectifs nous apprend à observer les liens profonds qui unissent l’économie à l’écologie, avec un soin particulier porté à toutes les formes du vivant. Le groupe est solidaire à l’égard de l’ensemble des membres de la tribu, voire de la confédération de tribus, jusqu’à inclure les animaux, ainsi des abeilles dont les ruchers sont installés dans les greniers. Mettre en sécurité des récoltes, les conserver le plus longtemps possible, cela exigeait de n’en consommer qu’une quantité limitée, d’être économe, et donc d’attendre les bonnes années pour les célébrations et grandes cérémonies du groupe.

Cette logique de l’ensilage ne se concevait que dans la notion sacrée de la baraka[13] : il n’est possible d’engranger qu’en cas de surplus de récolte ; ce surplus, on le doit à la Providence divine, laquelle pourrait reprendre brutalement ce qu’elle a donné. Alors, pour continuer à recevoir, il faut savoir offrir. La baraka induit une diffusion et une propagation dans l’espace qui la contient : elle environne l’aire des moissons, elle est présente dans tout réceptacle matériel, du puits à l’entrepôt à grain, mais aussi dans tout réceptacle spirituel, tels un oratoire, un tombeau de saint, un espace sacré, et bien sûr dans les greniers, lesquels assurent la continuité de la récolte[14]. Dans le monde amazigh, la moisson est ainsi un commencement : la récolte des céréales apparaît comme le premier terme d’un cycle évolutif allant de l’enfouissement du grain dans le champ labouré à la résurrection de la semence au printemps. C’est ainsi que s’articuleront les rites de moisson comme ceux d’ourdissage ou d’ensilage, mais encore les cérémonies de mariage ou de naissance. Car ce sont les mêmes formules ritualisées[15] qui sont prononcées par les membres de la communauté.
La zawya est aussi ce sanctuaire auquel est rattaché un ensemble de greniers – sur une distance pouvant aller jusqu’à 500 kilomètres. Ce sanctuaire reçoit une partie de la récolte annuelle engrangée dans les greniers de chaque village. Il s’agit du surplus que chacune des tribus va venir offrir par caravanes, donnant lieu à un pèlerinage annuel[16]. Cette « ligne de dons » dessinée par toutes les tribus solidaires, formant la géographie des greniers collectifs, correspond aux territoires encore cultivés en avant de la zone aride du « grand Sahara ».
Plan et coupe du grenier de Tashdirt chez les Ayt Tidili (Haut-Atlas) illustrant l’organisation des flux de stockage entre l’entrée, la case du gardien et les cellules familiales comme celle de Si Ali U Omar. La cour centrale sert d’espace de pesée et de régulation, où les marchandises apportées par les mules sont acheminées vers une unité de mesure communautaire. De cette zone centrale, les flèches en pointillés décrivent la distribution équitable des denrées vers les différents recoins fortifiés et les cases du grenier.  © Salima Naji Plan et coupe du grenier de Tashdirt chez les Ayt Tidili (Haut-Atlas) illustrant l’organisation des flux de stockage entre l’entrée, la case du gardien et les cellules familiales comme celle de Si Ali U Omar. La cour centrale sert d’espace de pesée et de régulation, où les marchandises apportées par les mules sont acheminées vers une unité de mesure communautaire. De cette zone centrale, les flèches en pointillés décrivent la distribution équitable des denrées vers les différents recoins fortifiés et les cases du grenier. © Salima Naji
Couverture de l’ouvrage Architectures du bien commun. Pour une éthique de la préservation (MētisPresses, 2019) illustrée par un orthophotoplan du ksar de Tiskmoudine (Anti-Atlas).  Ce village fortifié s’est constitué autour de son grenier collectif, un noyau central sur lequel vient s’appuyer directement la mosquée. © Salima Naji, Architectures du bien commun. Pour une éthique de la préservation, Genève, MētisPresses, 2019 / photographie Mehdi Benssid Couverture de l’ouvrage Architectures du bien commun. Pour une éthique de la préservation (MētisPresses, 2019) illustrée par un orthophotoplan du ksar de Tiskmoudine (Anti-Atlas). Ce village fortifié s’est constitué autour de son grenier collectif, un noyau central sur lequel vient s’appuyer directement la mosquée. © Salima Naji, Architectures du bien commun. Pour une éthique de la préservation, Genève, MētisPresses, 2019 / photographie Mehdi Benssid
Crises alimentaires et institution de la prévoyance par le stock, le « Makhzen » 
Depuis toujours, les sociétés ont cherché à se mettre à l’abri des catastrophes : famines, sécheresses, maladies (typhus, choléra…), guerres entre les groupes (pour garantir sa survie, pour l’accès à l’eau, pour l’exploitation des terres arables, pour la possession des ressources…), etc. Rappelons ici l’étymologie de « magasin » : ce mot est issu de l’arabe makhâzîn, renvoyant, dans ses sens communs, à l’idée de « dépôt », voire de « bureau », et dont la racine signifie « engranger ». Les termes bit elkhazîn, makhâzîn ou makhzen, dans sa forme dialectisée, désignent le lieu de conservation des grains placés sous la responsabilité d’un corps de garants. Le sultanat marocain aurait ainsi hérité de l’agadir berbère devenu institution dès le XIIe siècle. Le grenier collectif a donc été affilié à une institution étatique ayant pour rôle de régir le trésor d’une communauté. Le mot « makhzen » a en effet un sens particulier au Maroc, il est synonyme de gouvernement et fait directement référence à une organisation, cependant plus solidaire que financière. Le terme aurait renvoyé aux trésors de la communauté marocaine lorsqu’elle se constitua pour la première fois, notamment sous la dynastie Almohade (1147 à 1269)[17]. L’institution du grenier, dans sa gestion très particulière, attestée dans les codes de loi qui la légifèrent, aurait donc été léguée au pouvoir dynastique pour faire face à toute crise[18]. Le « Makhzen », dans son second sens ici de « pouvoir central », est une métonymie du pouvoir sultanien marocain : modèle de cohésion sociale qui gère les intérêts de chacun dans l’intérêt de tous.

Les hri de Meknès, les entrepôts de redistribution
Dans les grandes villes, le Makhzen dispose ainsi, à partir du modèle rural du grenier collectif, d’entrepôts à grain, dont certains sont à étage, d’autres dotés d’espaces voûtés. La technique de conservation est ingénieuse : on remplit le grenier par les terrasses et on vide la marchandise depuis les niveaux inférieurs, comme dans les zawyas redistributives de l’Anti-Atlas. L’ouvrage architectural intègre une rampe qui permet aux bêtes de somme d’y monter avec leurs charges de grains, lesquels sont versés en grandes quantités et stockés dans les niveaux bas. Des portes aménagées au rez-de-chaussée donnent lieu à des extractions progressives en fonction des besoins.
Les opérations de stockage et de conservation des biens, comprenant en amont la collecte des récoltes et des taxes, induisaient une gestion particulièrement complexe, dont témoignent les salles, les silos, les vastes souterrains et les nefs multiples des magasins qui subsistent en différents lieux de la ville de Meknès. Il existe ainsi des greniers collectifs à grains (hri) qui sont de véritables institutions de solidarité au cœur de la cité (hri Swani, al-Mansour, al-Jizzârat, al-Saghîr…). Les greniers à blé en pisé, hri Swani ou hri al-Mansour, ont été édifiés par le sultan-bâtisseur Moulay Ismaïl (r. 1672-1727), non pas seulement pour sa consommation personnelle, celle de sa cour ou de ses chevaux, mais aussi pour que le peuple, en cas de crise frumentaire, puisse disposer de ressources pour survivre : « Les lieux de stockage sont présents dans chaque ville royale, leur éventail s’étendant des silos à grain et des magasins de harnachement jusqu’aux trésors d’objets les plus nobles et les plus rares[19].» Les très vastes réserves du Makhzen permettent ainsi le maintien des marchés et la mise à disposition de denrées en temps de disette. Le pouvoir sultanien est en effet au XVIIe siècle le plus gros détenteur des réserves céréalières du pays : en période de crise, il distribue des grains ou du pain (sans les vendre) apaisant de fait les tensions sociales. C’est bien ce modèle d’appartenance immémoriale, sacrée et patrimoniale que les sultans chérifiens choisirent pour gouverner. Léon l’Africain, le célèbre voyageur andalou du XVIe siècle, signale qu’il y aurait eu à Marrakech dès le XIIe siècle, du temps des Almohades, deux greniers voûtés appartenant à l’État, destinés à contenir chacun une très grande quantité de grains pouvant être conservés durant une décennie !
Silo à grains de Jnane Al-Afiya à Marrakech, construit par le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdellah (Mohammed III, 1757-1790). Gravure extraite de l'ouvrage du consul du Danemark au Maroc, Georg Høst, Efterretninger om Marokos og Fes, samlede der i Landene fra ao. 1760 til 1768, N. Müller, Kiøbenhavn, 1779, p. 73. Selon sa description : « les chameaux peuvent accéder avec leurs sacs de grains sur la terrasse, d’où les grains sont déversés dans les silos à travers de petits orifices, sans que le Roi ne soit obligé de le faire ouvrir à chaque fois et de laisser voir combien il a de réserve ». © Georg Høst, Efterretninger om Marokos og Fes, samlede der i Landene fra ao. 1760 til 1768, N. Müller, Kiøbenhavn, 1779, p. 73. Silo à grains de Jnane Al-Afiya à Marrakech, construit par le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdellah (Mohammed III, 1757-1790). Gravure extraite de l'ouvrage du consul du Danemark au Maroc, Georg Høst, Efterretninger om Marokos og Fes, samlede der i Landene fra ao. 1760 til 1768, N. Müller, Kiøbenhavn, 1779, p. 73. Selon sa description : « les chameaux peuvent accéder avec leurs sacs de grains sur la terrasse, d’où les grains sont déversés dans les silos à travers de petits orifices, sans que le Roi ne soit obligé de le faire ouvrir à chaque fois et de laisser voir combien il a de réserve ». © Georg Høst, Efterretninger om Marokos og Fes, samlede der i Landene fra ao. 1760 til 1768, N. Müller, Kiøbenhavn, 1779, p. 73.
Des crises cycliques alimentaires à la pandémie
À partir de 1912 – l’instauration du protectorat français au Maroc –, les greniers marocains, découverts dans le cadre des missions scientifiques coloniales, sont considérés comme « désuets ».Ces architectures, quoique multiséculaires, apparaissent en effet à leurs yeux déclinantes et seraient vouées à disparaître[20]. Dans son projet de « pénétration des confins[21] », le protectorat français va très tôt essayer de démanteler les greniers, car ce sont des points de résistance où l’on ne peut pénétrer et soumettre les populations[22]. Le Maroc n’a jamais pu être conquis dans son intégralité du fait de cette résistance de certains villages de montagnes disposant d’un grenier à blé fortifié dans lequel les habitants pouvaient trouver refuge. Chaque citadelle contenait d’ailleurs des citernes pour être en mesure de tenir le siège, comme là, face à un envahisseur puissant, mais ces réservoirs servaient plus généralement lors des épisodes de famine ou des tentatives de rapine. Le grenier fortifié n’avait pas fonction d’habitation, mais il pouvait, de façon ponctuelle, en temps de guerre notamment, abriter la population – et ses animaux – venue s’y réfugier. Seuls les bombardements opérés par avion, dans les années 1930, ont fait céder devant l’envahisseur certaines régions protégées par ces nids d’aigle fortifiés – tel l’igherm Zerkane dans les gorges de l’Assif Melloul. Le grenier a donc résisté aux pénétrations tribales ou militaires, tout comme il a permis de faire face aux crises alimentaires.
Quant à la période contemporaine, il a été observé durant la pandémie de Covid-19, en 2020, la résurgence de « caisses de solidarité » sur le modèle des greniers en usage dans les montagnes. Les plus fortunés, sur ordre du roi Mohammed VI, sont venus alimenter une caisse commune destinée aux plus démunis et vouée à être redistribuée. Ce mécanisme repose sur la responsabilité du monarque en cas de crise et s’appuie sur les différents réseaux sécuritaires, économiques et sociaux du royaume. « La logique du Makhzen s’est révélée particulièrement efficace pour garantir la sécurité alimentaire : elle a permis le déploiement d’un État qui confie la responsabilité au niveau le plus local possible. L’agent d’autorité local, le caïd, et son auxiliaire, le moqadem, s’associent avec ceux qui disposent des connaissances et des informations les plus pertinentes sur la question de la sécurité alimentaire, les épiciers de quartier, pour garantir la cohérence de l’action publique et le respect des principes fondamentaux[23] » et, ce faisant, pour rassurer les gens et leur offrir de quoi s’alimenter – soit affronter une crise majeure par d’autres formes de stocks. L’État, à partir de dons des grosses fortunes, vient en aide aux nécessiteux par la mise en place des codes numériques, utilisables aux guichets bancaires, ou de cartes magnétiques permettant même aux personnes sans revenus de se nourrir. Le Makhzen se dématérialise alors pour subvenir aux besoins primaires des populations jusque dans les coins les plus reculés du royaume. Sur le modèle du grenier collectif, le stock est dématérialisé et se redéploie pour les besoins inhérents à la survie des personnes.

Aujourd’hui plus que jamais, un patrimoine vivant à restaurer
Parce qu’ils sont vitaux pour leurs communautés, qui leur sont très attachées, dans des sites souvent reculés, les greniers marocains encore en activité restent un patrimoine vivant. Pour s’assurer que les pratiques multiséculaires survivent avec l’objet architectural, il est important, lorsqu’on les restaure, de toujours associer les communautés[24]. Aussi de convaincre toutes les parties prenantes qu’une autre voie est possible, plutôt que le modèle standardisé de « développement » proposé, lequel abandonne systématiquement tout ce qui serait réputé « archaïque ». Le grenier collectif incarne des siècles d’intelligence commune autour des ressources nourricières et constructives, qu’il est indispensable de prolonger et de préserver. Ceci nécessite de s’émanciper des catégories inefficientes opposant « moderne » et « traditionnel ». Il est vrai que la sécheresse[25] a, au cours des trois dernières décennies – notamment la décennie 2020 –, poussé de nombreuses personnes hors des villages. Très souvent, lorsque le grenier est encore actif, il l’est pour les femmes qui stockent l’orge nourricière ou les plantes fourragères de leurs animaux, en attendant le retour des hommes partis chercher du travail en ville. Il va de soi que ce fonctionnement, exclu de tout système financier, implique un rapport au monde agraire, héritier du passé, mais dans une réalité rurale toute contemporaine.
Aujourd’hui, faut-il comprendre que si nos sociétés désirent renforcer la prévention des crises, elles ne peuvent le faire qu’en étant extrêmement attentives à leur environnement, et non en espérant surmonter ces dernières par la seule technique. Par ces formes bâties, très adaptées à leurs contextes, ces « architectures sans architectes » – que l’on qualifierait désormais de « frugales » – restent des modèles pour les bâtisseurs d’aujourd’hui."


Salima Naji 
Architecte DPLG de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-la Villette, en exercice dans le royaume du Maroc, et docteure en anthropologie sociale de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. Autrice de plusieurs ouvrages, entre autres, Architectures du bien commun (MētisPresses, 2019) et Greniers collectifs de l’Atlas (Édisud/La Croisée des Chemins, 2006). Également lauréate de plusieurs prix comme le Global Award for Sustainable Architecture de Venise (2025), le Prix international des femmes architectes / Women International Architect ARVHA (2025) et la Grande Médaille d’or de l’Académie d’architecture française (2024), elle est aussi nommée chevalier des Arts et des Lettres de la République française (2017).


Découvrez Stock, Architecture de survie et de transmission et toutes les éditions du Pavillon de l’Arsenal en cliquant ici 


[1] Cet article a été publié dans le cadre de l’exposition « Stock. Architectures de survie et de transmission » organisée à La Poste Rodier, à Paris, du 16 avril au 28 juin 2026, sous le commissariat scientifique de Paul Landauer, voir www.pavillon-arsenal.com/fr/expositions/13305-stock.html
[2] L’archéologie n’a pas encore permis de comprendre la généalogie complète des greniers collectifs d’Afrique du Nord, dont l’inscription territoriale très ancienne est associée au développement de l’agriculture et de l’hydraulique. Au Maroc, les rares études archéologiques documentent principalement trois sites : la vallée de l’Ounila, les sites d’Amtoudi et d’Igiliz, voir notre synthèse dans Salima Naji, Greniers collectifs de l’Atlas. Patrimoines du Sud marocain, Aix-en-Provence, Éditions Édisud, 2006, p. 27-33.
[3] Cet article s’appuie sur des recherches de terrain effectuées entre 1999 et 2004 dans le cadre de notre doctorat en anthropologie sociale et ethnologie et, également, sur les campagnes de restauration des greniers collectifs opérées de 2002 à aujourd’hui. Voir Salima Naji, Les entrepôts de la baraka. Du grenier collectif à la Zawya, thèse, Paris, École des hautes études en sciences sociales, 2007 (jury présidé par Augustin Berque). Notre inventaire répertoriait alors une centaine de greniers encore en activité sur plusieurs centaines apparaissant ruinés et en voie de disparition.
[4] Voir Edmond Doutté, En tribu. Missions au Maroc, Paris, Librairie Paul Geuthner, 1914, p. 50-54 ; André Adam, « Agadir », dans Encyclopédie berbère, vol. 2,Aix-en-Provence, Édisud, 1985, p. 287.
[5]  Voir « L’économe », dans Salima Naji, Greniers collectifs de l’Atlas, op. cit., p. 140.
[6]  Le finage désigne le territoire rural exploité par une communauté villageoise, sur lequel elle exerce des droits agraires.
[7] Voir Bernard Rosenberger, « Population et crise au Maroc aux XVIe et XVIIe siècles. Famines et épidémies », Cahiers de la Méditerranée, hors-série no 2, 1977, p. 137-149.
[8] Aujourd’hui, de nombreux décideurs préfèrent encourager un tourisme considéré comme plus lucratif plutôt que de s’occuper de la restauration de ces sites.
[9] Djinn Jacques-Meunié, Greniers-citadelles au Maroc, 2 vol., Paris, Arts et métiers graphiques, 1951. C’est l’ethnosociologue Djinn Jacques-Meunié (1902-1985) qui a forgé le concept « d’archaïsme vital » pour les greniers de l’Atlas qu’elle a étudiés de 1948 à 1951.
[10] Voir « Sauvetage des greniers collectifs marocains, naissance d’une démarche participative autour des communs », dans Salima Naji, Architectures du bien commun. Pour une éthique de la préservation, Genève, MētisPresses, 2019, p. 75-130.
[11] C’est ce que nous avons observé dans le cadre d’une mission effectuée à Tidili Mesfioua (province d’Al Haouz), durant l’hiver suivant le séisme de septembre 2023.
[12] Voir « Le grenier, référence juridique et métrique de la communauté », dans Salima Naji, Greniers collectifs de l’Atlas, op. cit., 2006, p. 119-140.
[13] Influx bénéfique ; aura dont est chargé une chose ou un être ; grâce démultiplicatrice.
[14] Salima Naji et Alexis Sornin (dir.), Amazighes. Cycles, parures, motifs, cat. exp.,Marseille, Éditions du Mucem et Marrakech, Éditions Jardin Majorelle, 2025, p. 15-22.
[15]  Voir Salima Naji, « Cycles », dans ibid., p. 112-121, et notamment « Le grain et la laine », p. 116.
[16] Voir la carte des territoires correspondant au testament mystique du saint de la Zawya d’Iminitatelt, ou aire d’influence du saint patron de la Zawya sur les montagnes et les franges sahariennes, dans Salima Naji, Fils de saints contre fils d’esclaves. Les pèlerinages de la Zawya d’Imi n’Tatelt (Anti-Atlas et Maroc présaharien), Angers, Centre Jacques-Berque (Rabat), 2011, carte no 1 [en ligne] https://books.openedition.org/cjb/149
[17] Voir Édouard Michaux-Bellaire, « Makhzen », Encyclopédie de l’islam, Leiden, Brill, 1936, p. 131-135 ; Ahmed Toufiq, Aspects d’histoire économique et sociale du Maroc au XIXe siècle, Inultan de 1850 à 1912 (en arabe), Rabat, Faculté des lettres, 1976, p. 35.
[18] Voir Larbi Mezzine, Le Tafilalt. Contribution à l’histoire du Maroc aux XVIIe et XVIIIe siècles, Rabat, Faculté des lettres et sciences humaines, 1987, p. 246.
[19] Marianne Barrucand, Urbanisme princier en islam : Meknès et les villes royales islamiques post-médiévales, Paris, Librairie Paul Geuthner, 1985, p. 165.
[20] Robert Montagne, Un magasin collectif de l’Anti-Atlas. L’agadir des Ikounka, Paris, Larose, 1930, p. 20 et p. 64.
[21] Cette terminologie militaire renvoie à la conquête coloniale par l’armée désireuse de repousser sans cesse les frontières pour étendre par la force son emprise territoriale. L’avion a constitué l’un des moyens de pénétration dans les zones montagneuses.
[22] Voir Foucauld Charles de, Reconnaissance au Maroc 1883-1884 [1888], Plan-de-la-Tour, Éditions d’Aujourd’hui, 1985, p. 62.
[23] David Gœury, « Mobiliser les épiciers de quartier pour imposer le confinement aux populations urbaines précaires. Le cas d’une ville moyenne marocaine (Tiznit) », L’Espace géographique, t. 51, 2022-2, p. 159-175.
[24] Voir Farrokh Derakhshani, « Collective granaries, symbols of cohesive rural communities », Domus, no 1081, 2023, p. 62-67.
[25] David Gœury, « Maroc : de grandes divergences territoriales. À l’aune d’une décélération démographique », Population & Avenir, no 773, mai-juin 2025, p. 17-19.



partager