STOCK

À l’occasion de l'exposition et du livre qui lui est consacré STOCK architectures de survie et de transmission, le Pavillon de l'Arsenal donne la parole au journaliste et critique littéraire Léonard Desbrières pour mettre ce thème en perspective, entre pop culture, littérature, art et architecture

Photo © Giaime Meloni, maquettes © Atelier Pierre-Loup Boisseau

Léonard Desbrières

18 juin 2026
8 min
" « L’unique fonction noble de notre temps consiste à être en mouvement. » En 1957, avec la publication de Sur la route, Jack Kerouac, saint patron de la Beat Generation, devient sans le vouloir l’icône d’une époque, les Trente Glorieuses, qui chante à tue-tête les louanges de la liberté de circulation, préfigurant l’avènement d’une modernité où tout n’est que mouvement, vitesse et croissance.

Bienvenue dans l’ère du flux tendu où règnent en maîtres l’agilité et l’innovation, où la valeur économique naît moins de la conservation et de la transmission des biens que de la rapidité avec laquelle ils sont échangés, symbolisant un étonnant basculement anthropologique qui affecte durablement l’urbanisme et l’architecture. Alors même que la conception de nos villes reposait sur la prise en compte du stock, considéré comme une donnée vitale puisqu’il concernait les denrées, les récoltes et l’eau, les réserves durables et les dépôts pleins sont désormais perçus comme des freins à la performance. Des traces d’immobilisme dans un monde qui se doit d’avancer.

Ce renversement s’accompagne d’un paradoxe : jamais nous n’avons autant conservé qu’aujourd’hui, et jamais nous n’en avons si peu su sur la manière dont on entrepose et sur ce que nous stockons réellement. Et pour cause, ces dernières années, la nature des choses conservées s’est considérablement transformée. Les greniers, citernes et silos mettant en réserve nos denrées de première nécessité, les archives rassemblant nos savoirs, ces marqueurs paysagers et urbains facilement reconnaissables ne sont plus que des totems d’un passé révolu, qui ont laissé la place à des hangars logistiques, des box de self-stockage, des data centers, grands bâtiments inexpressifs, hermétiques, climatisés où sont entreposés des objets et des données en transition permanente.

Quelle place occupent aujourd’hui dans nos villes et plus particulièrement dans le Grand Paris les différents édifices chargés du stockage ? Quelles conséquences la mutation de la nature des matières entreposées a-t-elle eues sur le bâti urbain ? Comment expliquer la désarchitecturalisation du stock, et comment inverser cette tendance pour lui redonner du sens ? Voilà les questions, fondamentales et pourtant si peu explorées, auxquelles tente de répondre l’expositionStock, architectures de survie et de transmission, imaginée par Paul Landauer pour le Pavillon de l’Arsenal à la Poste Rodier jusqu’au 12 juillet prochain. Parce que penser l’architecture du stock, c’est aussi réfléchir à ce qu’on veut impulser en tant que société : l’organisation du territoire, la question du partage des richesses, l’écologie mais aussi la mémoire et la transmission. Dans un monde qui ne cesse de se robotiser, la première chose à conserver, c’est notre humanité.

Le « système des entrepôts »
Imaginé par l’économiste Arnaud Orain, auteur l’année dernière du Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude,le « système des entrepôts » désigne la mutation du capitalisme mondialisé qui renforce la rente issue du contrôle du transport et du stockage. Une mutation rapide, radicale qui ne fait que consolider le pouvoir de la logistique. C’est par cet axe qu’on entre dans l’exposition et entame le livre affilié : en établissant une revue d’effectifs, illustrée par des cartes et des chiffres, des nouvelles architectures du stock qui se sont multipliées, de manière exponentielle, ces dernières années.

Parmi elles, la première qui vient à l’esprit est bien évidemment le centre de distribution de colis. Dans un monde qui a vu exploser l’Internet marchand et les livraisons à domicile, tout un système s’est mis en place pour assurer une distribution parfaite permettant de recevoir ses achats le plus rapidement possible. Avec un paradoxe cruel pour nos paysages : moins on veut stocker longtemps, plus on a besoin d’espace. On a ainsi vu fleurir autour de Paris d’immenses hangars, comme celui de Brétigny-sur-Orge, le plus grand entrepôt logistique d’Île-de-France, qui s’étend sur 142 000 mètres carrés, soit deux fois la surface de la place de la Concorde. Une balafre pour nos paysages qu’a décrite le journaliste Alec MacGillis dans son essai édifiant, Le Système Amazon. À l’intérieur, un système robotisé dans lequel les humains ne sont que les maillons de la chaîne. Comme une nouvelle aliénation industrielle représentée par Chloé Zhao dans son film Nomadland avec Frances McDormand ou par Nicolas Mathieu dans son roman Leurs Enfants après eux, qui raconte en creux la transition des bassins industriels français désaffectés vers une logistique déshumanisée.

Nomadland
, Chloé Zhao, 2020
https://www.youtube.com/watch?v=Mm5kAQRZCsg
Une autre architecture du stock est plus que jamais au cœur de l’actualité, les data centers. Alors que le cloud est devenu le temple sacré de nos informations privées, à l’heure où l’IA déferle sur le monde, il faut sans cesse décupler le pouvoir de stockage et de gestion des données. De gigantesques boîtes hermétiques, remplies de colonnes de serveurs militairement rangés, ont envahi les grandes métropoles. Certaines bien cachées, sans doute à cause du contenu sensible qu’elles renferment. D’autres beaucoup plus visibles. Ainsi, à l’échelle mondiale, le nombre de data centers hyperscale (plus de 10 000 mètres carrés) a doublé entre 2020 et 2025 et pourrait tripler d’ici 2030, malgré les nombreuses critiques qui ne manquent pas d’être soulignées, au premier rang desquelles leur consommation gargantuesque en énergie. De l’électricité pour les alimenter, de l’eau pour les refroidir et une nouvelle catastrophe écologique et climatique en cours. Sans parler de la question épineuse de la délégation de nos informations à des compagnies privées. Avec les data centers, la déshumanisation de l’architecture du stock atteint son paroxysme : toute présence humaine au cœur de ce hub entièrement digital, à l’esthétique troublante, paraît suspecte. Une dimension qui a inspiré bon nombre de films à suspense comme Blade Runner 2049, la saga Mission impossible avec Rogue Nation ou James Bond, avec Skyfall.

Blade Runner 2049
, Denis Villeneuve, 2017
https://www.youtube.com/watch?v=iuPNccjQEcI&t=194s
Dernière forme nouvelle du stockage sur laquelle insiste le livre et l’exposition imaginée par Paul Landauer, le self-stockage, d’immenses bâtiments regroupant des centaines de box, des garde-meubles où entreposer des affaires personnelles, celles des générations disparues ou celles des descendants qui ont quitté le domicile parental. Si la pratique est courante depuis longtemps aux États-Unis, elle a récemment gagné du terrain en France et notamment à Paris où la place vient à manquer cruellement. Dans l’Hexagone, le nombre de box est passé d’environ 100 000 en 2013 à près de 500 000 en 2025. Une dynamique qui révèle un nouveau paradoxe de notre époque : la promotion simultanée d’une surabondance d’objets et d’intérieurs épurés. Le self-stockage apparaît dès lors comme un compromis idéal. Ces pièces sous clés, à l’abri des regards, alimentent les fantasmes du septième art. On peut y cacher de l’argent en quantité astronomique comme dans la série Breaking Bad, on peut y entreposer son arsenal comme dans The Killer de David Fincher ou même y établir son bureau comme Winston Wolfe dans Pulp Fiction. Mais ces endroits ont avant tout un caractère touchant, car ils rassemblent le plus souvent les souvenirs d’un passé qui ne passe pas ou d’un présent qui se passe mal. C’est ce que raconte la journaliste du Monde Catherine Rollot dans La Vie en boîte, un récit sensible, entre joie et peine, sur ces box conçus comme des instantanés de vie.
Catherine Rollot, La Vie en boîte, Paris, Seuil, 2015, DR Catherine Rollot, La Vie en boîte, Paris, Seuil, 2015, DR
La revanche du stock ?
Après avoir chroniqué les mutations du temps présent, Paul Landauer entend bien se projeter vers l’avenir. Et pour cela, rien de tel qu’un coup d’œil dans le rétroviseur et une exploration à travers le monde, à la rencontre d’autres civilisations et d’autres manières de penser le stock. Une grande partie de l’exposition et du livre qui lui est consacré consiste ainsi en un grand panorama : dix-huit constructions sont passées au peigne fin à l’aide de maquettes détaillées pour rappeler que le stock est depuis la nuit des temps un principe fondateur de l’humanité.

Le grenier collectif fortifié ou ksar Nalut, Cité-État berbère dans le djebel Nefoussa (actuelle Libye), construit au XIe siècle et photographié vers 1925 © Roger-Viollet Le grenier collectif fortifié ou ksar Nalut, Cité-État berbère dans le djebel Nefoussa (actuelle Libye), construit au XIe siècle et photographié vers 1925 © Roger-Viollet
Les greniers d’Afrique de l’Ouest, souvent conçus sur le modèle d’un corps humain, s’assimilant au ventre féminin, une représentation pleine de symboles ; ceux d’Indonésie, du Japon ou de Madagascar, bâtis comme des lieux de vie et d’échange ; ceux autour desquels les Samis font la fête chaque hiver en Laponie ; le stock presque sacré, rassemblé au Portugal dans ce qui s’apparente à des chapelles ; les réserves inestimables protégées à l’intérieur des forteresses ancestrales du sud du Maroc ; les édifices de service public tels que la Halle au Blé de Paris devenue la Fondation Pinault après avoir été transformée en Bourse du commerce ou les Archives nationales installées dans l’hôtel de Soubise sous Napoléon Ier ; ceux qui se font plus discrets, comme les réservoirs d’eau souterrains ; les cavernes aux trésors tel le Mobilier national ; les emblèmes de la Révolution industrielle comme les Magasins généraux d’Aubervilliers et Pantin, les monuments qui ornent les cartes postales comme les tours de livres de la BNF François-Mitterrand : il y a dans ce voyage dans le temps quelque chose d’impressionnant, d’émouvant mais surtout des pistes sérieuses afin d’envisager un renouveau de l’architecture du stock.

Dans la dernière partie de l’exposition, Paul Landauer soulève les défis de notre temps et pose une série de questions qui donnent du grain à moudre. Aucune piste n’est éludée et chacune fait l’objet d’entretiens vidéo retranscrits dans le livre, avec des architectes, des géographes, des designers, des investisseurs, des économistes ou encore des anthropologues. Avec une idée chevillée au corps : pour retrouver un visage plus humain mais aussi plus engagé, le stock doit arrêter de se cacher, il doit s’ancrer dans le réel des gens, au plus près de la vie.

Dépôt Boijmans Van Beuningen à Rotterdam, MVRDV, architectes, musée Boijmans Van Beuningen, De Verre Bergen Foundation et Municipalité of Rotterdam, maîtrise d’ouvrage, 2020 © MVRDV/Ossip van Duivenbode
Comment dépasser le modèle actuel, fondé sur la séquence « extraire-produire-consommer-jeter » ? Peut-on croire à une nouvelle forme de métabolismes plus économes en ressources et organisés autour de cycles de transformation raccourcis et resserrés, à l’image des systèmes biologiques ? À l’heure où le chaos menace, où l’instabilité fait craindre les pénuries de grande ampleur, ne faut-il pas revaloriser l’idée traditionnelle du stock stratégique ? Pourrait-on envisager une place pour le stockage dans nos propres appartements ou même dans les parties communes de nos immeubles, comme le signe d’une société organisée autour de nouveaux greniers solidaires ? Comment imaginer une réappropriation de toutes les données archivées par les GAFAM ? Si l’on conserve aujourd’hui tout et n’importe quoi, pourquoi ne pas développer une architecture capable de stocker des énergies renouvelables ou des bâtiments affectés à l’entreposage de matériaux réutilisables ? Pourquoi ne pas se servir de l’architecture du stock comme d’un bouclier écologique en stockant du carbone pour en retarder la circulation ? Chaque musée ne devrait-il pas ouvrir un autre musée avec ses réserves ? Toutes ces pistes de réflexion ont finalement un effet troublant, l’impression d’un sujet primordial auquel il aurait fallu qu’on s’intéresse avant. Parce qu’au bout du compte, si stocker c’est transmettre, l’architecture du stock interroge ce que l’on veut léguer à nos enfants."


Léonard Desbrières
Journaliste et critique pour Le Parisien, LiRE, Konbini et Technikart, passé par La Grande Librairie, Léonard Desbrières se passionne pour les littératures de l'Imaginaire et s'intéresse à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.
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