À l’occasion de l'exposition et du livre qui lui est consacré STOCK architectures de survie et de transmission, le Pavillon de l'Arsenal donne la parole au journaliste et critique littéraire Léonard Desbrières pour mettre ce thème en perspective, entre pop culture, littérature, art et architecture
" « L’unique fonction noble de notre temps consiste à être en mouvement. » En 1957, avec la publication de Sur la route, Jack Kerouac, saint patron de la Beat Generation, devient sans le vouloir l’icône d’une époque, les Trente Glorieuses, qui chante à tue-tête les louanges de la liberté de circulation, préfigurant l’avènement d’une modernité où tout n’est que mouvement, vitesse et croissance.
Bienvenue dans l’ère du flux tendu où règnent en maîtres l’agilité et l’innovation, où la valeur économique naît moins de la conservation et de la transmission des biens que de la rapidité avec laquelle ils sont échangés, symbolisant un étonnant basculement anthropologique qui affecte durablement l’urbanisme et l’architecture. Alors même que la conception de nos villes reposait sur la prise en compte du stock, considéré comme une donnée vitale puisqu’il concernait les denrées, les récoltes et l’eau, les réserves durables et les dépôts pleins sont désormais perçus comme des freins à la performance. Des traces d’immobilisme dans un monde qui se doit d’avancer.
Ce renversement s’accompagne d’un paradoxe : jamais nous n’avons autant conservé qu’aujourd’hui, et jamais nous n’en avons si peu su sur la manière dont on entrepose et sur ce que nous stockons réellement. Et pour cause, ces dernières années, la nature des choses conservées s’est considérablement transformée. Les greniers, citernes et silos mettant en réserve nos denrées de première nécessité, les archives rassemblant nos savoirs, ces marqueurs paysagers et urbains facilement reconnaissables ne sont plus que des totems d’un passé révolu, qui ont laissé la place à des hangars logistiques, des box de self-stockage, des data centers, grands bâtiments inexpressifs, hermétiques, climatisés où sont entreposés des objets et des données en transition permanente.
Quelle place occupent aujourd’hui dans nos villes et plus particulièrement dans le Grand Paris les différents édifices chargés du stockage ? Quelles conséquences la mutation de la nature des matières entreposées a-t-elle eues sur le bâti urbain ? Comment expliquer la désarchitecturalisation du stock, et comment inverser cette tendance pour lui redonner du sens ? Voilà les questions, fondamentales et pourtant si peu explorées, auxquelles tente de répondre l’expositionStock, architectures de survie et de transmission, imaginée par Paul Landauer pour le Pavillon de l’Arsenal à la Poste Rodier jusqu’au 12 juillet prochain. Parce que penser l’architecture du stock, c’est aussi réfléchir à ce qu’on veut impulser en tant que société : l’organisation du territoire, la question du partage des richesses, l’écologie mais aussi la mémoire et la transmission. Dans un monde qui ne cesse de se robotiser, la première chose à conserver, c’est notre humanité.
Le « système des entrepôts »
Imaginé par l’économiste Arnaud Orain, auteur l’année dernière du Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude,le « système des entrepôts » désigne la mutation du capitalisme mondialisé qui renforce la rente issue du contrôle du transport et du stockage. Une mutation rapide, radicale qui ne fait que consolider le pouvoir de la logistique. C’est par cet axe qu’on entre dans l’exposition et entame le livre affilié : en établissant une revue d’effectifs, illustrée par des cartes et des chiffres, des nouvelles architectures du stock qui se sont multipliées, de manière exponentielle, ces dernières années.
Parmi elles, la première qui vient à l’esprit est bien évidemment le centre de distribution de colis. Dans un monde qui a vu exploser l’Internet marchand et les livraisons à domicile, tout un système s’est mis en place pour assurer une distribution parfaite permettant de recevoir ses achats le plus rapidement possible. Avec un paradoxe cruel pour nos paysages : moins on veut stocker longtemps, plus on a besoin d’espace. On a ainsi vu fleurir autour de Paris d’immenses hangars, comme celui de Brétigny-sur-Orge, le plus grand entrepôt logistique d’Île-de-France, qui s’étend sur 142 000 mètres carrés, soit deux fois la surface de la place de la Concorde. Une balafre pour nos paysages qu’a décrite le journaliste Alec MacGillis dans son essai édifiant, Le Système Amazon. À l’intérieur, un système robotisé dans lequel les humains ne sont que les maillons de la chaîne. Comme une nouvelle aliénation industrielle représentée par Chloé Zhao dans son film Nomadland avec Frances McDormand ou par Nicolas Mathieu dans son roman Leurs Enfants après eux, qui raconte en creux la transition des bassins industriels français désaffectés vers une logistique déshumanisée.
Nomadland, Chloé Zhao, 2020
https://www.youtube.com/watch?v=Mm5kAQRZCsg

