◀︎  Et demain

23 avril 2020

Vers une capacité de transformation collective augmentée

Benjamin Cimerman

Ingénieur 

Trop de concessions à la folie du monde

Travailler dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture implique beaucoup de concessions à la folie du monde. La frénésie qui a saisi la profession pour rassurer ses clients « Le télétravail est formidable et nous sommes 100% opérationnels » en est un indice.
La majorité d’entre nous participe, souvent à corps défendant, à la course en avant vers le mur. On construit cher, compliqué, fragile, difficile à maintenir en bon état et pas toujours bien adapté aux usages. Notre manière de travailler est héritée d’un cartésianisme qui s’est avéré pendant plusieurs siècles d’une redoutable efficacité pour asservir la nature, mais qui montre ses limites. Soumis à l’accumulation des contraintes et au diktat de la performance, nous segmentons et simplifions, ce qui aboutit à une logique d’empilement. Les résultats sont souvent plus séduisants sur le papier que dans la réalité.

Répondre aux aspirations citoyennes

Cette crise sanitaire et la privation de liberté qu’elle entraine vont accélérer une prise de conscience généralisée dans la population. Car ces jours-ci chacun peut ressentir intimement que le dérèglement climatique et l’appauvrissement de la biodiversité nous touchent directement, nous, les nantis de la planète. Nombre de nos concitoyens sont prêts au changement, mieux ils l’initient comme le montrent dans des domaines divers le foisonnement d’initiatives formidables. Acteurs de la fabrique des villes, nous ne pouvons rester en retrait de cette dynamique. Nous avons la responsabilité de mettre à contribution nos savoir-faire pour répondre aux aspirations de nos concitoyens. A ce jour nous ne l’avons pas vraiment fait.

Aligner convictions et pratiques

Dans nos métiers il s’avère ainsi très difficile d’aligner ses convictions de citoyen et sa pratique professionnelle. Alors posons une question simple : comment nous, hommes et femmes de bonne volonté, architectes, urbanistes, paysagistes, ingénieurs, que nous soyons acteurs au sein de la maitrise d’ouvrage, de la maitrise d’œuvre ou des entreprises de construction pouvons-nous procéder pour aligner convictions et pratiques ?
Comment pourrions-nous en quelque sorte devenir des architectes-citoyens, des paysagistes-citoyens ou des ingénieurs-citoyens et ainsi prêter main-forte à nos concitoyens pour inventer de nouvelles manières de vivre ?

Echanger pour faire émerger de nouveaux récits

On nous prédit des crises plus fréquentes et plus aigües, génératrices d’une instabilité annonciatrice de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Si une transformation en profondeur du système économique, voire politique, est souhaitable, comment pouvons-nous sans attendre mobiliser notre énergie et notre intelligence collective pour organiser le ralentissement général (Dominique Bourg) et atterrir (Bruno Latour) ?


Il est possible d’agir from the bottom up sans attendre de grandes réformes structurelles. Un début de réponse réside dans les échanges que nous pourrons avoir les uns avec les autres. Profitons de la situation actuelle, de l’horizontalité qu’elle entraine (chacun face au virus, confiné puis déconfiné) pour initier des groupes de réflexion interprofessionnels, développer une pensée diverse, foisonnante, libre que chacun pourra ensuite approfondir dans sa pratique, en maitrise d’ouvrage, en entreprise, en agence d’architecture, en bureau d’études. Laissons de côté les fatalistes et le greenwashing qui est de mise depuis trop longtemps, tablons sur les bonnes volontés et comme le virus, contaminons !

Propositions pour réfléchir ensemble

Ci-dessous cinq propositions embryonnaires, orientées vers les modes d’action.

1)  Penser résilience plutôt que performance
La résilience est à la mode mais c’est dans son opposition à la performance qu’il faut la concevoir. Le temps long, la tenue face aux chocs, l’adaptabilité aux évolutions de contexte c’est tout le contraire de la performance, qui elle est photographie à l’instant t de la prouesse technique et dont l’ancrage culturel réside dans la compétition et l’ultra-libéralisme. Changer ainsi de paradigme ouvrirait à de nouvelles manières de penser nos projets.

2)  Reconsidérer notre rapport à la technique et à l’illusion du contrôle
Etonnant comme en architecture la technique nous ennuie, pourtant nos bâtiments en sont truffés ! Il serait temps de si intéresser un peu plus, d’analyser à quel point cette high-tech peu résiliente est là pour nourrir un fantasme de contrôle infantile et illusoire. Les concepts de convivialité (Ivan Illich) et de technologie appropriée (E.F. Schumacher) devraient nous guider pour faire, en la matière, des choix raisonnés.

3)  Faire de l’autolimitation et de l’économie de moyens un principe d’action
Maitriser nos gestes et notre puissance : c’est là que réside aujourd’hui l’enjeu civilisationnel et non dans la démonstration de force et la prouesse technique. Le numérique dont on nous vante avec insistance les mérites (BIM, smart…) devrait être utilisé au service de cette autolimitation, notamment, en amont des projets, par le biais de la simulation. Utilisée à bon escient celle-ci permet d’étudier les comportements réels et les usages, un saut quantique par rapport à une ingénierie du surdimensionnement. Plutôt qu’un smart building, une conception vraiment intelligente… ?

4)  Remettre l’expérimentation au cœur du projet
Nous vivons dans un monde où le doute, le questionnement et l’incertitude ne sont pas regardées comme des valeurs positives. Un monde hérité de la révolution industrielle, celui de la marche en avant du progrès. Nous gagnerions beaucoup à sortir de cette logique pour entrer dans l’ère de l’expérimentation, qui est intrinsèque à l’architecture. L’humilité (le mot est à la mode) consiste à se rappeler que l’on ne maitrise pas l’ensemble des paramètres et que nos modèles ne sont que de pâles reflets d’une réalité toujours plus riche et complexe. Le doute nous invite à questionner, à réévaluer. L’émergence d’une ingénierie nouvelle, plus subtile et plus attentive, pourrait passer par là.

5)  Réfléchir au rôle spécifique de la maitrise d’œuvre
Les métiers de la maitrise d’œuvre sont de plus en plus difficiles à exercer. Tous les métiers de la maitrise d’œuvre, pas seulement la profession d’architecte. Certes les architectes ont été les premiers à subir une forme de perte de statut et à voir leurs prérogatives rognées. Mais on gagnerait à penser à ces évolutions de manière plus large en considérant la maitrise d’œuvre dans son ensemble. Celle-ci doit améliorer sa manière de travailler en équipe, pour faire valoir son incontestable valeur ajoutée. Cela nécessite de dépasser le clivage historique entre architecture et ingénierie, fortement ancré dans la culture française mais pas inéluctable.

Nous avons peu de temps devant nous, il est impératif de développer une critique constructive des pratiques actuelles, en mobilisant les énergies, les envies et l’intelligence du plus grand nombre. Cela passe par l’échange, la prise de parole et la prise de risque dans le concret du projet. Cela est nécessaire pour développer et approfondir des approches aujourd’hui minoritaires, les mettre en réseau et s’appuyer sur elles pour promouvoir un nouvel imaginaire de nos métiers et pratiques. Et aller ainsi vers une capacité de transformation collective augmentée.

Benjamin Cimerman, Avril 2020