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Publié le 8 décembre 2021

Laurent Binet

Le dernier trajet de Roland Barthes


" Tout pèlerinage est un rendez-vous avec la mort, mais celui-ci, sans doute, un peu plus que les autres. Le 25 février 1980, en quittant un déjeuner avec François Mitterrand organisé par Jack Lang dans un appartement de la rue des Blancs Manteaux, Roland Barthes ignore qu’il entame son dernier trajet. Il souhaite se rendre à son bureau du Collège de France pour trier des diapos afin de préparer son cours sur Proust.

C’est à moins de deux kilomètres, à peine plus de 20mn à pied. Barthes pourrait prendre un bus, un taxi, ou s’y rendre en métro, mais il aime marcher.
Quel fut son itinéraire, je n’ai aucun moyen de le savoir. Si je me fie à mon GPS, le chemin le plus court passe par la rue Vieille du temple, et même si Barthes n’était pas un adepte de la ligne droite, c’est celui que je choisis. (Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que le GPS est un système de signes non verbal, mais c’est faux : c’est juste une carte.)

Je croise la rue des Rosiers, la rue Saint Croix de la Bretonnerie, la rue du Trésor, au fond de laquelle une fontaine abandonnée a été comme rendue par l’homme à la nature, l’impasse de l’hôtel d’Argenson, fermée par une grille et couverte de tags, la rue du Roi de Sicile, la rue de Rivoli… et la rue François Miron où j’aperçois ce que Barthes aurait pu identifier comme le punctum de cette promenade : le détail insolite qui surgit dans la photo et lui donne sa vérité émotionnelle.
Un magasin étrange : « Izrael » avec un Z, sous-titré : « Magreb, Israël, Chine - Epices, Olives, Vins ». En vitrine, Van Gogh qui sert de publicité à une ancienne marque d’absinthe  : « l’Absente ». Au dessus de Van Gogh, des fruits secs de toutes les couleurs, et à l’intérieur, d’énormes sacs de légumineux à acheter au poids. Je me renseigne auprès du patron : le magasin existe depuis 77 ans, et ce n’est pas une boutique juive. Je demande pourquoi Izrael avec un Z. L’homme me répond calmement : « Parce que c’est mon nom. »

A partir de là, je bascule dans un Paris inconnu : d’abord la moyenageuse rue du Grenier sur l’eau, ornée d’un pochoir pop avec une tête de Jack Nicholson, puis sur le Quai de l’Archevéché, ce petit square : la « Motte aux Papelards », comme on l’appelait au XIVe siècle, parce que l’endroit servait de décharge pour les détritus. Il abrite aujourd’hui le Mémorial des martyrs de la déportation, qui avance sur le fleuve comme un drakkar de pierre.

Lorsque je pose le pied rive gauche, l’impression d’étrangeté s’accuse encore : les arcades de la rue des Bernardins me transportent à Prague, dans un décor de Kafka. Je lève les yeux vers l’enseigne d’une bibliothèque qui tient à préciser : « Bibliothèque pour tous - Prêts de livres ». Je passe devant l’Institut de Phonétique qui abrite aussi le Musée du geste et de la Parole, et je me dis : « C’est parfait. » Quand je débouche enfin sur le Boulevard Saint-Germain, je tombe inévitablement sur un magasin du Vieux campeur, mais il est vide. Alors tout s’accélère : à Maubert-Mutualité, je remonte la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, je prends la rue des Ecoles et j’arrive au passage piéton fatal, à hauteur du 44, où Barthes s’est fait faucher par la camionnette de blanchisserie.

Je me suis souvent demandé quel était le café où il avait l’habitude d’aller boire son verre de blanc. Une fois, je suis entré dans le bar-tabac de la contre-allée : j’ai toujours pensé que c’était celui-là. J’ai posé la question au patron. Il n’avait jamais entendu parler de Roland Barthes. "


Laurent Binet

Écrivain, auteur notamment de « HHhH » (Grasset, 2010, prix Goncourt du premier roman), « La Septième Fonction du langage » (Grasset, 2015, prix du roman Fnac, prix Interallié), et « Civilizations » (Grasset, 2019, Grand prix du roman de l’Académie française).
Avec « Le dernier trajet de Roland Barthes », l’écrivain nous fait marcher dans les pas du grand sémiologue, entre le Marais et le Quartier latin, avant qu’il ne se fasse faucher par une camionnette de blanchisserie.