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Publié le 17 novembre 2021

Laurence Cossé

La Grande Arche


" Dans les années 60 et 70, 1960, 1970 – au siècle dernier –, quand on a construit le quartier de La Défense, un certain espace a été longtemps laissé inoccupé, parce qu’il avait un emplacement central et qu’on a cherché des années ce qu’on pourrait bien y construire. Cet espace s’appelait et il s’appelle toujours la Tête-Défense. C’était comme la sortie du quartier côté Ouest, vers Nanterre et Saint Germain – l’entrée se trouvant à l’Est, au bord de la Seine, côté Neuilly.
La voie ainsi dessinée est appelée l’axe historique et ce n’est pas trop dire, puisqu’elle a été tracée par Le Nôtre pour relier le Louvre et le château de Saint-Germain. Bâtir un édifice sur cette voie, à mi-chemin, et en plein dans l’axe, avait de quoi intimider; il fallait construire là quelque chose d’exceptionnel.
En 1983, François Mitterrand lance un grand concours international d’architecture pour l’aménagement de la Tête-Défense. 424 candidatures sont retenues. Le concours est anonyme, le jury très professionnel. Le projet lauréat fait l’unanimité. Et l’étonnement est immense quand on découvre qu’il est l’oeuvre d’un homme seul, ou presque. Les 423 autres projets ont été conçus par des agences d’architectures, dont toutes les plus grandes. L’auteur de la Grande Arche – que lui-même appelle le Cube – est un Danois de cinquante ans, professeur d’architecture aux Beaux-Arts, à Copenhague, et qui, avant 1983, n’a construit que sa propre maison et quatre petites églises.
On peut parler de coup de génie – et d’artiste génial. L’Arche, en soi, est superbe, avec sa forme de grand porche monumental, sa simplicité, ses proportions idéales, sa blancheur, ses deux faces biseautées. Elle est aussi remarquable en termes d’urbanisme. L’idée d’avoir implanté à la Tête-Défense une structure ouverte, une sorte de fenêtre, est si juste qu’on tremble en se rappelant que les autres projets étaient tous fermés et qu’ils auraient barré la perspective. Et le grand cube ouvert s’insère si bien dans l’environnement, son dessin, sa taille, son volume sont si appropriés qu’on a du mal aujourd’hui à imaginer autre chose à la place.
L’Arche est un hypercube, cette forme splendide où un cube est intérieur à un cube : ici, c’est un cube de vide dans un cube de marbre ; un cube où l’essentiel est l’ouverture, un cube transformé en cadre.
Elle est belle à couper le souffle. Colossale, mais pas tant que ça. D’un blanc de neige sur le bleu du ciel. Eblouissante, au sens premier. De proportions parfaites, c’est peu dire : la perfection posée. Nécessaire – et dire d’une œuvre d’art qu’elle est nécessaire, c’est le plus grand éloge.
Souvent, de loin, par beau temps, on voit des nuages dans l’Arche. Des nuages au-dessus, blancs sur le bleu du ciel, et des nuages à l’intérieur, dans le carré de ciel encadré de blanc.
Si Spreckelsen avait été un monument ? Il aurait été élégant, marmoréen, d’une très grande pureté. Un peu raide. Froid. Emouvant. Autrement dit : si cet homme n’avait pas été ce qu’il était, solitaire, exigeant jusqu’à la rigidité, non conforme, non calibré, inexpérimenté, déraisonnable, jamais il n’aurait conçu l’Arche.
Spreckelsen est mort au printemps 1987, alors qu’on en était à la moitié, à peu près, de la construction de l’Arche. Mort d’une grave maladie, comme on dit, en quelques mois. Le créateur de cette Porte de Paris, cette porte de marbre si puissante et si singulière, ne l’a jamais vu.
Celui qui avait eu la vision de cette Forme très pure n’a jamais vu son œuvre. "



Laurence Cossé

Auteur d’une quinzaine de romans, dont « Le coin du voile » (Gallimard, 1996), « La femme du premier ministre » (Gallimard, 1998), « Au bon roman » (Gallimard, 2009), « La Grande Arche » (Gallimard, 2016); de nouvelles, de pièces pour le théâtre et la radio.
« La Grande Arche » relate la construction épique de cette porte Ouest de Paris et le destin tragique de son concepteur, l’architecte danois Johann von Spreckelsen.