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Publié le 3 novembre 2021

Faïza Guène

Quatre-chemins


" Au croisement entre Pantin et Aubervilliers, voilà un quartier qu’on appelle les Quatre-Chemins, à cause de ce grand carrefour qui vient faire comme un nœud au milieu de la Nationale 2. Un nœud bruyant. Des morceaux de villes qui se heurtent. Dans ce chaos, ce ne sont pas seulement des routes mais des destins qui se croisent, ce sont des exils qui s’emmêlent entre eux, des tas de langues qui se chuchotent et qui se hurlent, et un tas de babioles qui s’étalent au gré des bazars.

C’est un quartier qui résiste étrangement, sans s’en apercevoir, une sorte de petit village gaulois que la gentrification n’a pas encore réussi à métamorphoser. Les Quatre-Chemins semblent ingentrifiables. Pas l’ombre d’un Naturalia ou d’un type à vélo avec un casque Décathlon en polycarbonate. C’est fidèle à mes souvenirs. Pas si loin de ce que j’ai connu dans les années 80. Parce qu’aux Quatre-Chemins, j’ai aussi laissé un peu de mon enfance.Il y a même encore des lieux fantômes au milieu de l’effervescence et des nouvelles façades d’immeubles.

Quand il m’arrive de prendre la route en voiture, avant de m’engouffrer dans le tunnel qui mène à la porte de la Villette, je passe devant ces endroits, et un coup d’œil suffit à convoquer mes souvenirs. Les camions de livraison devant le Carrefour City ont tendance à déboîter sans clignoter alors je me méfie. Dans le temps, c’était un supermarché E.D, je me demande si cette enseigne existe toujours ? C’était si facile de chaparder au E.D… (qui se souvient des canettes de soda de la marque… Soda ? La preuve évidente de l’imagination débordante de leur créateur).

Les galeries Tomy sont définitivement fermées, c’est scotché dessus depuis des lustres. Il me reste le souvenir de la vitrine du premier niveau qui exposait ses robes en tulle rose bonbon ou à paillettes. Des robes de princesses qu’avec ma grande sœur, on rêvait de porter. On appelait ça « les robes de Sissi l’impératrice ». Même si c’était loin d’être l’œuvre d’un tailleur viennois mais probablement le résultat de l’exploitation d’enfants taiwanais. Ce n’était qu’une illusion de luxe, mais ça, on n’en avait encore aucune idée. On les trouvait merveilleuses.
Quant au cinéma, planté entre deux boulangeries concurrentes, au pied du métro ligne 7, il est : « fermé pour travaux » et ce depuis une dizaine d’années au moins. Avant, ça a été une sorte de temple des films Bollywood, sans sous titres. Le premier cinéma communautaire du département. Faut croire que parfois, on est trop avance sur la société. Et encore avant, c’était un vrai cinoche, où on payait le ticket en franc, avec les fauteuils rouges, le pop corn et tout le tintouin. C’est difficile à imaginer avec les grilles baissées derrière lesquelles les vendeurs de clopes à la sauvette cachent leur marchandise. Les« Marlboro bled », « Marlboro Sénégal », fusent dans tous les sens depuis la sortie du métro.

C’est un quartier qui résiste au changement extérieur. Les Quatre-Chemins opèrent une mutation interne depuis 20 ans. J’y retrouve tout sans rien reconnaître. Petite fille, j’ai habité un appartement insalubre au 73, avenue Edouard Vaillant avec ma famille. Entre 1985 et 1994. C’était infesté de cafards et de souris et le propriétaire peu scrupuleux jouait à couper l’eau si l’un des locataires de l’immeuble ne payait pas à temps.
Je songe encore et toujours à ce fleuriste Italien qui offrait généreusement à ma mère de son eau courante parce qu’il avait trop de peine à la voir trimballer à pied des seaux de 5 litres qu’elle remplissait au jardin public Jacques Brel pour nous faire la toilette. Je me rappelle qu’il était amoureux de Sophie Marceau et que sa boutique était tapissée de photos de l’actrice. Je rêve de le retrouver un jour pour lui dire un simple merci. J’y pense alors que je regarde avec mélancolie les bananes plantains sur les étales de l’épicerie indienne qui a désormais remplacé ses fleurs.

Notre immeuble a fini par être détruit… pour laisser place à une bibliothèque et évidemment je ne peux qu’y voir un clin d’œil du destin en tant que romancière.

Alors lorsque j’entends l’expression , « ne pas passer par Quatre-Chemins », je visualise… et si moi je n’étais pas passée par Quatre-Chemins ? "



Faïza Guène

Écrivaine et scénariste, autrice notamment de « Kiffe kiffe demain » (Hachette littérature, 2004), de « Un homme ça ne pleure pas » (Fayard, 2014), de « Millenium blues » (Fayard, 2018), et de « La discrétion » (Plon, 2020).
Dans « Quatre-chemins » l’écrivaine confie ses souvenirs d’enfance et raconte ce quartier au croisement de Pantin et Aubervilliers où les histoires et les destins se croisent.