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Publié le 13 octobre 2021

Emmanuelle Pireyre

Les Arcades-du-Lac






" Voilà Stefan, on y est, c’est là qu’habitait Brigitte, cette copine dont je t’ai parlé au moment où elle a eu, tu sais, tous ses problèmes. Donc elle vivait juste là, tu vois, au-dessus du lac, les fenêtres du premier étage, euh non pas là, pas là, oui au bout, tout au bout, voilà, ces fenêtres-là. C’était magnifique d’ailleurs, parce que toutes ses fenêtres donnaient sur le lac. Du coup dans l’appartement, ça faisait des petits reflets d’eau qui dansaient sur la surface des murs. Je passais souvent la voir, on faisait des crêpes, on discutait, on admirait les petits reflets sur la surface des murs... franchement ça donnait pas du tout l’impression qu’elle allait bientôt vivre avec un monstre.
Je sais pas, mais pour habiter là, elle a bien dû surveiller les annonces pendant au moins deux ans. Et puis elle a fini par acheter. Ce qui est marrant, c’est la raison pour laquelle elle voulait absolument vivre à cet endroit. En fait, Brigitte, c’est une grande fan des films d’Eric Rohmer, surtout les films qui se passent dans les villes nouvelles, tu sais, Les nuits de la pleine lune à Marne La Vallée. Ou L’amie de mon amie à Cergy Pontoise. Donc l’idée de Brigitte c’était : « habiter dans une ville nouvelle, en hommage à Eric Rohmer ».
Et ça a marché, elle devenait rohmérienne. Elle était déjà rohmérienne avant, mais franchement le lieu rajoutait beaucoup, en plus à cette période elle vivait avec un anthropologue mexicain, et chez eux ça philosophait, ça philosophait, enfin c’était vraiment « rohmérien »…. Et puis un beau jour d’automne, le Mexicain disparaît. Complètement disparu. Alors Brigitte a attendu, attendu, mais il ne revenait pas. Et là, elle a passé un mauvais cap, elle était déprimée. Mais pour Noël, voilà qu’elle reçoit un cadeau, envoyé par une amie anglaise. Et ce cadeau, c’était un adorable petit chien. Ça lui a fait beaucoup de bien, elle l’a appelé Alistair, elle s’est beaucoup occupée de cette toute petite boule de poils blanche, elle promenait Alistair au bord du lac, avec les autres propriétaires de chiens du quartier. Tu vois moi à sa place je me serais effondrée, le Mexicain qui se volatilise du jour au lendemain, vraiment, j’aurais eu du mal ! Mais elle non. Très très positive. Seulement, le problème, c’est qu’au fur et à mesure que le chien grandissait il devenait… bizarre, enfin disons carrément hideux. Et il s’est avéré qu’en fait c’était pas vraiment un chien. C’était un homme-chien, un hybride si tu préfères, que son amie avait fabriqué elle-même dans son laboratoire. Un vrai monstre quoi, un peu comme un genre de loup-garou. Et ça, c’était pas du tout une situation rohmérienne. Qu’est-ce que fait une héroïne de Rohmer confrontée à un loup garou ? En fait on en sait rien ! Rohmer nous a rien appris la dessus. Et moi, à chaque fois que je voyais son Alistair, j’étais horrifiée. Il grandissait super vite comme un chien, et en même temps il commençait sérieusement à ressembler à un homme. Mais Brigitte, elle continuait de tout trouver normal. Moi je lui disais « mais tu es sûre que tu n’as pas un gros problème là ma Brigitte ». Mais elle, elle paniquait pas. Elle, elle s’est juste mise à le sortir très tôt le matin, pour éviter les voisins.
Et au bout du compte, c’est peut-être elle qui avait raison de pas trop paniquer, parce que, en 2017, tu sais, à Strasbourg, il y a eu cette grande ouverture au Parlement européen. Le Parlement voulait montrer son côté inclusif, avant-gardiste. Et vu qu’ils avaient déjà fait entrer des femmes dans le Parlement, ils ont essayé de trouver autre chose et ils ont décidé de faire entrer d’autres espèces. Résultat : le monstre, de ma copine Brigitte, s’est retrouvé avec un siège au Parlement européen. C’est quand même dingue, non, tu trouves pas ? "


Emmanuelle Pireyre

Écrivaine, autrice notamment de « Congélations et décongélations, et autres traitements appliqués aux circonstances » (Maurice Nadeau, 2000), « Féerie générale » (L’Olivier, 2012, prix Medicis), « Foire internationale » (Les petits matins, 2012), et « Chimère » (L’Olivier, 2019 , prix Franz Hessel).
« Les Arcades-du-Lac » raconte l'histoire étrange d’une femme, fan des films d'Eric Rohmer, qui habite dans l’un des bâtiments de Ricardo Bofill à Saint-Quentin-en-Yvelines et se retrouve à y élever, comme elle peut, une chimère homme-chien conçue en laboratoire.