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Publié le 6 octobre 2021

Philippe Jaenada

La Gare Saint-Lazare


" J’aime bien la gare Saint-Lazare. Ou plutôt non, je ne l’aime pas trop. Comme tout le monde. Personne n’aime vraiment la gare Saint-Lazare, elle ne mène pas loin, elle n’a pas le prestige, la charge romantique, le pouvoir propulseur de ses grandes homologues parisiennes, elle n’évoque rien de spécial, ni le soleil et la Méditerranée, Train bleu, PLM, ni crêpes et les petits ports bretons, ni les pubs de Londres, ni même la choucroute. Ce qu’elle évoque, elle, c’est la petite et grande banlieue, le travail, les trains bondés le soir, au mieux les week-ends en Normandie, la porte à côté - c’est plus pratique en voiture, non? On ne peut même pas la détester, comme les gares RER, parias ferroviaires. Tout le monde s’en fiche un peu, de la gare Saint-Lazare, on l’emprunte, voilà, avec un mélange d’indifférence et de lassitude. C’est justement pour ça que je l’aime bien, j’ai une certaine tendresse, comme pour un vieux chien boiteux (car elle a eu son époque de gloire, quand Deauville semblait loin, mais sa lumière n’a pas survécu aux années 60, elle est restée piégée dans le passé), ou je l’aime bien comme on aime un bâtard sans classe, sans atout, sans éclat.
Pourtant, tout le quartier autour fait ce qu’il peut pour lui donner de l’attrait, et du rêve, c’est un bel écrin en théorie, qui fait envie: rue de Constantinople, rue de Rome, rue de Naples, rue de Stockholm, rue d’Edimbourg, rue de Madrid, rue de Vienne, rue d’Amsterdam, rue de Moscou, rue de Lisbonne, rue d’Athènes, rue de Milan, rue de Londres, rue de Liège, rue de Berne, rue de Florence, rue de Bucarest, rue de Budapest, rue de Turin, rue de Copenhague, rue de Parme, rue de Saint-Pétersbourg. Tout ça pour aller à La Garenne-Colombes. Ce ne sont que des rues, ça n’emmène pas loin.

Au milieu de toutes ces rues, juste au nord de la gare, au-dessus des rails, se trouve la place de l’Europe, à laquelle on a ajouté le beau nom de Simone Veil en mai 2018. En mai 1964, on l’appelait plutôt le pont de l’Europe. A cette époque, un garçon de 11 ans venait souvent s’y poster pour regarder les trains partir, ou arriver, revenir. Il s’appelait Luc. Il aimait rester là après l’école et se laisser envelopper dans la fumée grise des locomotives – c’était il n’y a pas si longtemps, mais la fumée, c’était le progrès, l’avenir. J’ai écrit un livre de mille pages sur ce garçon. Le 26 mai 1964, je vivais mon premier jour sur terre, lui son dernier jour. Il habitait rue de Naples, au numéro 18. Vers 17h45, ce mardi-là, le 26, il a fugué de chez lui. Il a descendu en courant la rue de Constantinople peut-être, puis la rue de Rome, et à 18h, il a pénétré dans la gare Saint-Lazare. Mais il n’était plus seul. Il tenait la main d’un homme d’une quarantaine d’années athlétique, aux cheveux noirs coiffés en arrière, gominés. Ils sont descendus sous la surface. On a vu Luc pour la dernière fois dans la rotonde de la gare, avec ses voûtes et ses huit beaux et imposants piliers art déco de Gentil et Bourdet, la rotonde magnifique, qu’on appelait encore, en 1964; la salle des pas perdus. On l’a entendu dire à l’homme: « C’est maman qui va être heureuse. » Puis ses pas se sont perdus, sous terre. On a retrouvé son corps le lendemain matin à l’aube, dans une forêt de banlieue, au pied d’un gros chêne, aujourd’hui numéroté 151 pour les randonneurs du weekend, dans le bois de Verrières, sur la terre humide. Loin de Constantinople et de Saint-Pétersbourg, de la Normandie même, loin de Paris et de la gare Saint-Lazare, loin de tout. "



Philippe Jaenada

Écrivain, auteur notamment de « Le Chameau sauvage » (Julliard, 1997, prix de Flore, prix Alexandre-Vialatte), de « Sulak » (Julliard, 2013, Grand prix des lycéennes de Elle), de « La Serpe » (Julliard, 2017, prix Femina), et de « Au printemps des monstres » (Mialet Barrault, 2021).
Dans « La Gare Saint-Lazare » il entremêle son histoire et son regard sur cette gare du 8e arrondissement de Paris à un fait divers qui a secoué la France des années 1960.