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Diffusion samedi 28 novembre

Régine robin

Je me souviens d'un coin perdu


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 Comment rendre compte d'un quartier perdu dont il ne reste à peu près rien? Ce n'est pas simplement le travail du temps, de la vie qui est passée, ce n'est pas seulement le cours des ans qui bouleverse toute chose, c'est qu'il a été massacré. Pas de bombardement, mais la restructuration de Paris à la fin des années cinquante. Ce coin de Belleville-Ménilmontant entre la rue Julien-Lacroix et la rue des Couronnes entre la rue de Ménilmontant et la rue de la Mare, devint sous la plume des technocrates du temps et des démolisseurs, l'îlot insalubre numéro 7. Nous habitions au 18 Passage Ronce. Ne le cherchez pas en vous promenant dans le quartier, ou en scrutant un plan du 20e arrondissement, même son tracé n'existe plus. On peut voir sur un mur adjacent à l'école de garçons de la rue Julien-Lacroix, une tâche un peu plus claire que l'ensemble de la paroi. C'est la trace de la plaque qui annonçait le Passage.

A droite du passage, s'ouvrait la cour où nous habitions au milieu de laquelle poussait un figuier qui s'efforçait de survivre. Un vieil algérien en prenait soin, lui parlait et le protégeait. Au fond une dizaine d'appartements en deux escaliers. En face, quand on traversait la rue des Couronnes, on se trouvait devant le grand escalier qui, à travers le boisé où fut tourné Casque d'or  qui menait vers la rue de Transvaal et la rue des Envierges  d'où l'on avait une des plus belles vues de  Paris. Le dernier plan de l'Homme qui dort d'après le roman de Perec s'y arrête. Là s'ouvraient les escaliers de la rue Vilin chère à l'écrivain, et le passage Julien-Lacroix où nous nous sommes cachés pendant la guerre. Tout cela a été emporté pour faire place  au Parc de Belleville...

Quand on remontait la rue Julien Lacroix jusqu'à la grande église; s'ouvrait la rue Etienne Dolet où se trouvait l'école des filles et tout près de la place qui ne s'appelait pas encore Place Maurice Chevalier , une confiserie où l'on allait acheter des réglisses et de roudoudous. La tenancière avait de la sympathie pour moi et m'appelait : la petite survivante.

Tout cela peut paraître nostalgique, lointain. Ces lendemains de la guerre portaient notre espérance et dans ce quartier considéré comme un taudis, insalubre, à démolir, nous réapprenions à vivre et nous étions heureux. "

Régine Robin

Née en 1939, écrivaine, historienne et sociologue, autrice de Berlin chantiers (Stock 2001),  Megapolis : les derniers pas du flâneur (Stock, 2009), Le Mal de Paris  (Stock, 2014). « Je me souviens d’un coin perdu » se plonge dans les souvenirs d’enfance de l’écrivaine qui a grandi dans l’ilot insalubre n°7, quartier aujourd’hui disparu, qui se trouve entre le Parc de Belleville et l’église Notre-Dame-de-la-Croix de Ménilmontant.