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Diffusion samedi 24 octobre 2020

Thomas Clerc

Coin Russe


" J'ai découvert un coin russe à Paris, non loin de chez moi. Qui n'a rien à voir ni avec les traces de la Belle Epoque (l'église orthodoxe de la rue Daru) ni avec la charmante enclave de la rue de Crimée. Non, chez moi (si l'on peut dire), c'est du côté de La Chapelle/Marx Dormoy — notez la coprésence de "Chapelle" et "Marx", qui résume l'histoire de la Russie. C'est un coin perdu : quand on regarde sur un plan, le réseau des rues est peu dense, certaines voies sont de simples zones blanches avec des griffures signalant les voies ferrées qui prolongent la gare du Nord. Quand je n'habitais pas encore ce quartier hyperboréen, j'aimais bien imaginer à quoi pouvait ressembler cette espèce d'îlot isolé que très peu de Parisiens connaissent. Une fois, il y a peut être vingt-cinq ans, prenant mon guide et mon courage,  je m'y suis aventuré : j'ai quelques visions maussades des ensembles alors récemment créés, en 1988, et qui semblaient avoir été bâtis juste pour remplir des cubes avec des gens.

Mon quartier, pourtant, s'arrange, comme on dit d'un homme ou d'une femme qu'il/elle s'arrange pour paraître plus beau/belle. C'est un quartier d'avenir, mais comme l'URSS fut l'avenir du 20e siècle, j'ai appris à me méfier de l'avenir, sans pour autant regretter le passé. Ce sont d'ailleurs des compositeurs modernes (donc anciens) qui sont célébrés ici : Tchaïkovski, Rachmaninov, Rimsky-Korsakov, Moussorgski.

Mais prenons d'abord la rue de l'Evangile, cette rue dont les Situationnistes voulaient abolir le "nom sale", qui donne accès au "quartier russe". Sale, la rue l'est assez, étant bordée sur sa gauche par l'une des plus grandes zones industrielles de Paris, CAP 18, vouée à disparaître. Nous n'entrerons pas dans cet espace fascinant, qui vaut le détour, mais prendrons la première à gauche, la rue Tchaïkovski.

  La rue Tchaïkovski est un chantier. Tout le quartier est en pleine réhabilitation, alors même qu'il n'est pas vieux, puisqu'il a été construit dans les années 80, sous la houlette d'un certain Alain Gillot, qui a voulu lui conférer une unité. Il a presque réussi.

  Un drapeau français flotte derrière des barbelés.

  D'immenses barres de placo-plâtre attendent qu'on les utilise.

  Des adolescents, tous noirs, ont transformé le terrain de basket en terrain de football. L'inverse eût été plus difficile.

  Au milieu d'immeubles aux revêtements de salle de bains blanche (les "Gillot"), on débouche sur le jardin Rachmaninov, qui est ce jour fermé au public (à cause du confinement).

  L'allée Rimsky-Korsakov, juste à côté, est barrée par une grille temporaire ajourée. C'est le jardin intérieur d'un ensemble d'immeubles. Je rebrousse chemin et me trouve devant un nouveau chantier : bientôt ici un nouveau parc de 3 hectares. L'agrément de vivre dans ce quartier, c'est qu'il n'est pas tourné vers le glorieux passé statique de Paris. Un trentenaire y respirerait l'air frais de ces voies neuves, de ces voies encore à faire, de ces bâtiments à peine livrés.

  Au loin, porte d'Aubervilliers, une gigantesque structure en béton circulaire, très belle si on aime l'architecture brutaliste, est un parking à camions.

  Un jour, en me promenant dans cet espace non encore fini mais tout de même défini, j'ai vu cent cinquante tentes.

  Nous longeons les palissades du chantier et arrivons dans un complexe de bureaux : la rue Moussorgski. Le panneau de la rue Moussorgski n'est pas du tout parisien. Il est unique en son genre. Qui a bien pu l'installer, le concevoir, au mépris de toute homogénéité ? On se croirait dans une banlieue lambda, alors que rue de l'Evangile on apercevait Montmartre.

  Nous avons fait une boucle et longeons à présent CAP 18 et sa suite de bâtiments préfabriqués. Je ne sais pas si les gens qui travaillent là savent que bientôt ils ne travailleront plus là.

  Souvent, je bute sur de petites douilles argentées de six ou sept centimètres, de forme oblongue, comme de tout petits obus. Je n'ai pas de culture des stupéfiants, mais je soupçonne ces très jolis objets d'avoir un rapport avec la drogue. On pourrait en faire un collier.

  Je longe des bureaux déserts, aux vitres fumées; puis une grosse architecture à faire peur, hérissée de murailles : une école juive, qui fait le coin avec la rue de l'Evangile. J'ai fait un tour sur moi-même.

  Tous ces russes sont morts jeunes. Tchaïkovski à 55 ans, Rachmaninov à 69 ans, Rimski-Korsakov à 64 ans, et Moussorgski à 42 ans

  C'est un coin triste qui a de l'avenir."


Thomas Clerc

Né en 1965, écrivain et poète, auteur de Paris, musée du XXIe siècle. Le Dixième arrondissement (Gallimard coll. L’arbalète, 2007), L’homme qui tua Roland Barthes et autres nouvelles (Gallimard coll. L’arbalète, 2010) prix de la nouvelle de l’Académie Française, Intérieur (Gallimard coll. L’arbalète, 2013), et Poeasy (Gallimard coll. L’arbalète, 2017). « Coin russe » est une déambulation autour d’un ilot situé entre les portes de La Chapelle et d’Aubervilliers dans le 18e arrondissement, et dont les rues portent les noms de compositeurs russes du XIXe siècle.