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Diffusion samedi 3 octobre 2020

Maylis de Kerangal

Dans la ville écluse


" Sept filles rigolent dans un bateau sur le bassin de la Villette. Tout autour, le plan d’eau est semblable à une grande baignoire où flotte une nuée de babioles de couleurs vives. Une vision d’ensemble si étrange que j’ai le sentiment de déambuler dans l’image de synthèse produite par l’agence d’urbanisme qui aurait planché sur l’aménagement du bassin en zone de loisirs et base nautique — renouant ainsi avec ses premiers temps. Mais il y a tout de même cette bande de filles excitées dans le petit bateau qui perturbe un peu l’image, toutes vêtues du même tee-shirt à paillettes quand l’une d’entre elles, pensive, est coiffée d’un chignon piqué d’un cœur de plastique rose : je pense à un enterrement de vie de jeune fille.

Le bassin de la Villette est un réservoir dans la grande machinerie hydraulique parisienne, un composant du vaste réseau qui connecte fleuve, canaux, égouts, tuyaux, cascades de roche, fontaine de parc, robinet d’arrière-cour, pompes à incendie, lavabos, vases et carafes. C’est une zone de transit, une zone d’attente. D’ailleurs, les filles font des ronds sur le bassin, elles temporisent, j’ai l’impression qu’elles cherchent à dessiner des cœurs à la surface de l’eau. Subitement la jeune fille au chignon se lève et se penche par-dessus bord, le bateau gite, cris, bousculade, on la retient par l’épaule, le cœur de plastique rose tombe à l’eau, le chignon s’écroule, elle s’effondre aussi tandis qu’une autre jeune fille resurgit au même instant, une inconnue noyée jadis dans ces mêmes eaux, une anonyme qu’aucun époux ne réclama mais dont le visage était si beau qu’un employé de la morgue, bouleversé, en fit prendre l’empreinte avant son enterrement, son masque mortuaire devenant l’un des masques totémiques du territoire, et circulant depuis dans le grand poème parisien sous le nom d’Inconnue de la Seine.

Tel une passe entre deux mondes, un sas entre deux biefs, le bassin de la Villette panache Paris et la banlieue dans une même cuve, brasse les temps dans une même écluse. Bief amont, au-delà du pont-levant de la rue de Crimée, le canal de l’Ourcq remonte Pantin, Bobigny, Noisy, Bondy, Les Pavillons-sous-bois, Aulnay, les quais appellent d’autres rivières — la Gironde, l’Oise, la Marne —, déroulent le répertoire architectural du capitalisme industriel depuis le tournant de 1850, un patrimoine rénové, réhabilité, reconverti au milieu des années 2010 en pôle high-tech, incubateur de start-up et coworking.  Bief aval, une fois passée la double écluse de la Villette, le canal Saint-Martin rejoint la Seine, on passe les quatre dernières écluses avec le sentiment que les portes s’ouvrent les unes derrière les autres, que la ville se fend à mesure que l’on descend vers le naos du temple — le cul de Notre Dame —, dernière distance voûtée, lumière spectrale, échos de crypte, ville occultée pour mieux rejaillir en plein jour, au port de l’Arsenal, fleuve large, et tout au bout, la mer.

La jeune fille tente de repêcher le cœur de plastique rose qui ne cesse de lui échapper, puis finalement le regarde dériver vers la double écluse de la Villette, à proximité de la Rotonde de Ledoux. Elle sourit maintenant. Je ne suis pas certaine qu’elle veuille franchir la passe, entrer dans le bassin des Morts, je ne suis pas certaine qu’elle veuille rallier la grande église là-bas, dressée sur son île. Sans doute préfère-t-elle attendre encore, flotter au cœur de la ville-écluse — la ville comme machine à écluser la vie, le temps, les histoires et les sentiments. "


Maylis de Kerangal


Née en 1967, autrice de Naissance d’un pont (éditions Verticales, 2010) prix Médicis, d’Un monde à portée de main (éditions Verticales, 2018), de Corniche Kennedy (éditions Verticales, 2008) et Réparer les vivants (éditions Verticales, 2014) tous deux adaptés au cinéma. « Dans la ville-écluse»raconte l’histoire d’un enterrement de vie de jeune fille sur le bassin de la Villette, cette zone de transition entre le Canal Saint-Martin et le Canal de l’Ourcq, entre Paris et le banlieue, entre les époques et les âges de la vie.