Avis de démolition

Dans le cadre de la campagne HouseEurope!, le Pavillon de l'Arsenal fait appel à Iness Tkhayyare, architecte et doctorante en architecture au LRA (ENSA Toulouse), et à Fabio Boucinha, photographe engagé travaillant depuis plusieurs années sur les quartiers populaires, pour apporter leur regard averti et sensible sur les conséquences sociales et environnementales des processus de démolition dans plusieurs territoires français, à Toulouse et dans le Grand Paris, entre Bagnolet et Montreuil.

Iness Tkhayyare & Fabio Boucinha

13 janvier 2026
10 min.
Au Mirail à Toulouse, on finit par reconnaître la démolition à l’oreille. Le grondement de la pelle, le claquement du béton, la poussière qui colle aux fenêtres. Comme dans d’autres quartiers en France, la démolition/reconstruction est annoncée comme un “renouveau” : désenclaver, moderniser, améliorer. C’est la promesse des panneaux d’affichage et des rapports. Mais il existe un autre récit, celui des habitants, qui parle d’autre chose. Le béton qui tombe et les palissades s’accompagnent des liens qui se délitent, et souvent, la démolition ne commence pas au moment où l’immeuble tombe, mais dès son annonce, et ne s’arrête pas à la fin du chantier : elle laisse son empreinte.
Ce constat est au cœur de la recherche doctorale que je mène depuis 2023. En m'appuyant sur mon propre ancrage familial au Mirail, j'enquête sur des quartiers populaires concernés par le renouvellement urbain : à Toulouse, mais aussi en Seine-Saint-Denis, entre Montreuil et Bagnolet (La Noue, le Clos Français, les Malassis). En étroite collaboration avec les acteurs locaux et les résidents, mon travail recueille des témoignages et documente l'épaisseur sociale et matérielle du déjà-là.

Le gâchis

À l'heure où l'urgence climatique impose de réparer, de réutiliser et de faire durer notre patrimoine bâti pour arrêter l’extraction des sols, l’usage de sable et de matières premières, encore trop de politiques urbaines répondent par la destruction massive du déjà construit. Chaque chantier de démolition produit environ 167 tonnes de déchets selon le SDES, injectant des dizaines de millions de tonnes de gravats dans un secteur déjà responsable de près de 35 % du total des déchets de l’UE. La démolition se dit de plus en plus verte, et l’Europe affiche un objectif de 70 % de “valorisation”[1] des déchets du bâtiment. Mais ce chiffre inclut aussi le remblaiement des gravats utilisés pour combler, niveler, faire des sous-couches routières. En France[2], on estime la valorisation autour de 67 %, dont 29 % en remblaiement de carrière : beaucoup de déchets comptés comme “récupérés”, mais peu de matière réellement réinjectée dans la construction.
En France, cette logique s’applique à grande échelle dans le cadre du programme de renouvellement urbain des grands ensembles de logements sociaux construits entre les années 1960 et 1980, concentrés dans les quartiers populaires. Un budget de 14 milliards d’euros est alloué dans la phase actuelle du programme, dont 3,1 milliards à la seule démolition[3]. Cependant, il ne semble pas parvenir pour l’instant à remplacer le stock de logements perdu (115 000 démolitions contre seulement 87 400 reconstructions).

En réalité, ce gâchis matériel n'est que la partie émergée du coût total. Aujourd’hui, il est impossible de dénoncer la démolition sous le seul angle écologique sans prendre en compte le délitement social profond qu’elle engendre, et qui commence bien avant le premier coup de pelle.

Ouvrier habitant du quartier. © Fabio Boucinha Ouvrier habitant du quartier. © Fabio Boucinha
Destruction de l'immeuble Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha Destruction de l'immeuble Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha
Barre de 96 logements promise à la démolition pour 2026, Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha Barre de 96 logements promise à la démolition pour 2026, Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha
Dalle Thorez en cours de démolition, décembre 2025. Bagnolet. © Fabio Boucinha Dalle Thorez en cours de démolition, décembre 2025. Bagnolet. © Fabio Boucinha

L’abandon

Dans les immeubles promis à la démolition, la première chose qui disparaît n’est pas matérielle ; c’est l’entretien. Les ascenseurs tombent en panne sans être réparés, les infiltrations s’installent, les parties communes se dégradent. Les demandes de réparation restent sans réponse : le bâtiment bascule en fin de vie, déjà considéré perdu. Ce retrait progressif n’a rien de neutre. Il fabrique la preuve qu’il faudrait démolir, en laissant les lieux se délabrer jusqu’à pouvoir les déclarer “irrécupérables”. C’est une forme de vacance organisée : un immeuble rendu invivable avant d’être officiellement déclaré obsolète. En Île-de-France, dans le quartier du Clos Français à Montreuil, 96 logements doivent être démolis dans le cadre du NPNRU annoncé en 2021. Le relogement a commencé ; pour celles et ceux qui restent, l’immeuble devient une ruine : moins de présence, moins de services, et l’impression d’habiter un lieu qui n’est déjà plus tout à fait habité, en attendant la date de départ. Au fil des mois, la dégradation devient une forme de contrainte. Sans le dire ouvertement, elle agit comme une stratégie de découragement décrite par les habitant·es : rendre la vie assez difficile pour que les résident·es finissent par accepter un relogement “à prendre ou à laisser”.

À Toulouse, la même logique s’impose plus longtemps encore. Dans l’immeuble Messager, au Mirail, promis à la démolition depuis 2014, l’abandon s’est installé sur près de dix ans. Sur la dernière année, les ascenseurs sont mis hors service, laissant des habitants fragiles du 15ᵉ étage sans solution pour sortir. En juillet 2025, un habitant s’est retrouvé enfermé deux jours dans son appartement : sa coursive avait été verrouillée à clé par le bailleur, qui croyait la zone entièrement vidée.  Dans cette dernière phase de “vidage”, l’immeuble est évacué, au risque des derniers présents. L’obsolescence du bâti n’est pas un état de fait : elle est activement produite.

Galerie commerciale de la Noue. Montreuil. © Fabio Boucinha Galerie commerciale de la Noue. Montreuil. © Fabio Boucinha
Agents de nettoyage, dans un immeuble en occupation transitoire avant sa démolition, aux Malassis. Bagnolet. © Fabio Boucinha Agents de nettoyage, dans un immeuble en occupation transitoire avant sa démolition, aux Malassis. Bagnolet. © Fabio Boucinha
Intérieur d'un appartement inondé. Toulouse. © Fabio Boucinha Intérieur d'un appartement inondé. Toulouse. © Fabio Boucinha
Hall d'entrée de l'immeuble Messager. Toulouse. © Fabio Boucinha Hall d'entrée de l'immeuble Messager. Toulouse. © Fabio Boucinha

La violence de l’expulsion

L’état structurel et la dégradation des bâtiments ne sont bien souvent qu’un prétexte destiné à avaliser d’autres enjeux. Une partie de la justification des projets de démolition-reconstruction de logement sociaux repose sur une lecture spatialiste[4] des grands ensembles : comme si la forme urbaine portait en elle la cause des maux sociaux. Dans cette logique, la démolition-reconstruction devient un outil de banalisation urbaine : remplacer des formes jugées “stigmatisantes” par des morphologies plus “neutres”.  Pour les habitants, cette opération prend une forme très concrète : le relogement, et pour les propriétaires, l’expulsion. Pas toujours spectaculaire, le processus avance par rendez-vous, dossiers, relances, lettres, injonctions et rétrécit la vie à une procédure. L’écart entre la langue froide de l’administration et l’intime des foyers s’accentue. Une habitante du Mirail résume :

"Entendre des gens vous dire « on va vous déménager parce que vous serez mieux ailleurs », quand on n’a rien demandé, c’est très violent. C’est des gens qu’on ne connaît pas, qui décident de ce qui est bien pour nous !"

En définitive, l'expulsion ne vide pas seulement un bâtiment, elle démolit une partie de l'identité des personnes et des liens qui constituaient le cœur du quartier. Le processus est d'autant plus violent qu'il est souvent justifié par un discours de "bien-être" et d'amélioration des conditions de vie des personnes les plus précaires, rendant l’organisation et la contestation difficile. Et face à cette mécanique, les tentatives de résistance, comme l’affirmation du choix de rester sur le quartier, sont écrasées et intensifient la violence vécue. L’exemple d’une habitante de l'immeuble Gluck, au Mirail, raconte cette brutalité : restée dans son logement au démarrage du chantier, elle a vécu sans eau ni électricité, au milieu du fracas de la démolition de l’autre bout de l’immeuble. Les démolitions se sont poursuivies, malgré sa présence.

Déménagement après notification de délogement. Toulouse. © Fabio Boucinha Déménagement après notification de délogement. Toulouse. © Fabio Boucinha
Des habitantes assistent au déplacement de leurs affaires imposé par une décision judiciaire. Toulouse. © Fabio Boucinha Des habitantes assistent au déplacement de leurs affaires imposé par une décision judiciaire. Toulouse. © Fabio Boucinha
Organisation des habitants autour du renouvellement urbain de la Noue et du Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha Organisation des habitants autour du renouvellement urbain de la Noue et du Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha
Houaria, habitante engagée dans le collectif d'habitants de la Noue et du Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha Houaria, habitante engagée dans le collectif d'habitants de la Noue et du Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha
Occupation de l'atelier B à la place Abbal. Toulouse. © Fabio Boucinha Occupation de l'atelier B à la place Abbal. Toulouse. © Fabio Boucinha

L’effacement de la mémoire

Pendant mon enquête au Mirail, un habitant de longue date du quartier m’explique : “Au moment de la démolition, je me rappelle qu’il y avait un copain à mes côtés. Et des gens passent, on s’arrête, on regarde, et ils disent : « Moi, mon père, il a travaillé là. Il a fait le chantier. Ça me fait quelque chose ». On passe. Une autre personne dit : « J’y ai habité tant d’années. ». Comme ça, les gens devant la démolition parlaient de ce qu’ils ressentaient à ce moment-là. On voyait qu’il y avait une épaisseur, qu’il y avait un rapport, qu’il y avait de la vie. Les gens parlaient de leur vie. Ce n’était pas simplement le béton. Il y avait une présence humaine. Ça disparaît. Il n’y a plus de traces.”
Dans la suite de mon enquête, à Bagnolet, dans le quartier des Malassis, dans une tour sur le point d’être démolie, une histoire similaire se joue : une habitante me raconte qu’après 9 ans de vie dans la tour, son relogement a été fait contre-cœur, perdant le lien avec ses voisins et toutes ses habitudes. La démolition déchire le lien entre l’individu et son environnement familier, et ce à tous les âges. Une membre de l’association de quartier à La Reynerie qui s'occupe notamment de soutien scolaire, me raconte :

(...) Mais j'ai même des enfants qui vont m'en parler. Parce que par exemple j'ai une ado qui m'a dit “Mais en fait c'est en train de détruire tout mon quartier. C'est le quartier où j'ai grandi”. Elle habite à Satié. Donc ils ne sont pas encore touchés. Mais c'est vrai que ça la touche beaucoup.  De voir tout ce paysage qu'on a depuis tout petit, qui change complètement.”

Rob Nixon, dans son ouvrage Slow Violence and the Environmentalism of the Poor amène la notion de “slow violence” : une violence qui n’explose pas, qui ne fait pas spectacle, mais qui use et heurte à bas bruit. C’est exactement ce que produit la démolition a toutes ses étapes, en effaçant les supports matériels de la mémoire, les lieux où s’accrochent les histoires.
La logique de production urbaine, comme elle l’a toujours fait, privilégie une vision macro, la valeur immobilière et, dans le cas des quartiers populaires, crée les conditions d'un risque de gentrification. Le récit intime des habitants, leur vie quotidienne est jugée non essentielle, voire interchangeable, par les planificateurs. Et parce que la transformation vise souvent une forme de tabula rasa pour gommer le passé, elle finit également par effacer ce qui faisait la singularité sociale du lieu : ses luttes, ses solidarités, ses attachements, et même ses contradictions. En perdant prise sur leur quartier, les habitants sont relégués au rôle de spectateurs de leur propre histoire, victimes de "placelessness"[5], perte du lieu.

Petit ours en peluche abandonné dans les ruines de Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha Petit ours en peluche abandonné dans les ruines de Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha
Rez de chaussée, barre promise à la démolition, Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha Rez de chaussée, barre promise à la démolition, Clos Français. Montreuil. © Fabio Boucinha
Habitante du quartier regarde par la coursive la destruction du bâtiment Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha Habitante du quartier regarde par la coursive la destruction du bâtiment Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha
Commerçant de la galerie commerciale de la Noue. Montreuil. © Fabio Boucinha Commerçant de la galerie commerciale de la Noue. Montreuil. © Fabio Boucinha
De jeunes habitants du quartier regardent la démolition de l'immeuble Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha De jeunes habitants du quartier regardent la démolition de l'immeuble Glück. Toulouse. © Fabio Boucinha

Les possibles : HouseEurope!

La démolition, coûteuse écologiquement et socialement violente, ne peut plus être la norme. Trouver une alternative à ce système est un impératif de justice sociale, et passe entre autres par la rénovation. Rénover, c'est maintenir le droit de rester pour les populations souvent les plus fragilisées par l'économie du marché. C’est précisément l’horizon que porte HouseEurope!, une initiative citoyenne européenne (ICE) pour faire de la rénovation et de la transformation des bâtiments existants la norme, faire du soin du bâti une politique, et de la démolition un dernier recours.
Mais aucun changement ne tiendra sans moyens ni sans une évolution des métiers. Il faudra une rupture dans le cycle de vie des bâtiments qui mène à leur destruction, mais aussi comme le souligne l'architecte Paul Landaueur, “une nouvelle génération d'architectes-réparateurs.” Peut-être est-ce là une voie à suivre: apprendre à mieux faire durer le bâti existant, en prendre soin, avec celles et ceux qui l’habitent.


Iness Tkhayyare est architecte et doctorante en architecture au LRA (ENSA Toulouse). Après un cursus en architecture engagé autour de la démolition du quartier du Mirail où elle habite, elle engage une recherche sur une méthode de conception alternative, ancrée dans les pratiques habitantes des quartiers populaires en renouvellement urbain, ainsi que sur les outils numériques dans le cadre d’une thèse.

Fabio Boucinha est photographe. Basé à Toulouse, il travaille depuis 4 ans sur les quartiers populaires, et met en lumière leur jeunesse et les conditions sociales de leur démolition. Il est membre du collectif Strada Eye et expose dans plusieurs endroits en Europe.


[1] A travers la directive cadre-déchets.
[2] Chiffres du SDES (selon des estimations de l’ADEME).
[3] Chiffres de l’ANRU, fournis dans le Bilan de l’allocation financière du NPNRU en 2024.
[4] Le spatialisme désigne une approche urbanistique et politique qui attribue un lien de causalité direct entre la configuration urbaine et les comportements sociaux. (Garnier, 2005).
[5] Terme introduit par le géographe Edward Relph dans son ouvrage Place and Placelessness (1976) désignant la production d’espaces standardisés et interchangeables qui affaiblissent l’attachement au lieu et les identités liées à l’habiter.

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