L’architecture d’Ivry, une politique des rencontres

Les travaux que la ville communiste d’Ivry-sur-Seine engagea en 1962 pour sa rénovation ont duré plus de vingt-cinq ans. La ligne directrice du projet ne devint claire, ne prit donc forme qu’à la fin : la vie s’installait dans le provisoire, l’émiettement, les démolitions par à-coups faute de trésorerie, les constructions comme les pièces d’un puzzle encore illisible. Le premier chantier, qui fit surgir en 1968 une tour de quatre-vingt-seize logements face à la vénérable mairie, laissa la municipalité perplexe. À l’étape suivante, en 1970, le quartier connut son moment fondateur, celui où Jean Renaudie montra aux futurs habitants la maquette des quatre-vingts logements de Casanova. Une page était tournée. Il y eut des interférences entre évolution politique et vie quotidienne, des doutes sur la légitimité du projet (convenait-il vraiment à la classe ouvrière ?), la volonté d’aboutir ou celle d’en finir, et le besoin toujours urgent de créer des logements. On se limitera ici à rendre compte d’un aspect de cette histoire : les désirs de ceux qui travaillèrent à la transformation du quartier, ses constructeurs, les architectes mais aussi la maîtrise d’ouvrage, qui se passionnèrent assez pour rendre sa réalisation possible.

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Jeanne-Hachette, les terrasses. Au-dessus du centre commercial, terrasses publiques, jardins des logements, escalade des accès extérieurs. © Paul Maurer

Renée Gailhoustet, architecte

1er octobre 2022
7 min.
Le rapport qu’Ivry entretient avec d’autres architectures soucieuses « du plus grand nombre », comme les définissaient dès 1953 les créateurs du Team X face aux difficiles enjeux de l’après-guerre, peut être confronté à des situations plus lointaines. Ivry se distingue certes de ce temps où le patronat des villes-usines du XIXe siècle mettait en place l’espace statique de l’alignement et la prolifération de segments standards que les grands ensembles, un siècle plus tard, dilateront à l’infini. Le Petit Travailleur infatigable (Lion Murard et Patrick Zylberman, 1976) décrit ce monde de pauvres inévitablement perturbateurs et replace les formes urbaines dans leur signification abrupte de contrôle social. Renaudie citait ce livre avec passion. Cette idéologie a pris des formes plus hypocrites, mais les rénovations ont souvent fait le bonheur des seuls spéculateurs. La Ville d’Ivry s’organisa pour garder la maîtrise du projet, la directrice de l’Office d’HLM en prit officiellement la tête : le premier objectif était le logement. Les convictions des architectes s’accordaient à cet enjeu. Elles s’accompagnaient pourtant d’une distance affirmée entre besoins sociaux et production architecturale. Ce débat paraît désormais obsolète, mais il fallait alors se démarquer de ceux qui refusaient d’admettre l’influence de la politique sur l’architecture, comme de ceux qui assimilaient l’une à l’autre, tous condamnés à l’inefficacité.

Des architectes aux tendances socialisantes du début du XX siècle, dont la formation s’était faite sur l’arrière-plan des normes hygiénistes, avaient su pourtant sortir de cette impasse. Ainsi l’intérêt qu’Henri Sauvage manifesta très tôt pour les logements populaires était étroitement lié à celui de la ville, comme en témoigne l’étonnante rue des Amiraux (Paris, 1922), où logements et piscine publique sont imbriqués dans la même structure. Dans ces inventives années 1920, des architectes soviétiques voulaient créer, avec les « maisons-communes », un habitat révolutionnaire, et Michel de Klerk, membre de l’association socialiste Architectura et Amicitia, construisait à Amsterdam Eigen Haard, des logements populaires et une leçon d’urbanité.

Dans ces œuvres, la croissance des villes s’affirme comme le principal terrain de l’architecture, et l’habitat y occupe une place éminente. Le logement n’est pas, comme l’écrivait un haut responsable des villes nouvelles, « un objet technique dont le rôle consiste à protéger ses occupants de la pluie et des nuisances ».Une définition qui s’applique mal aux logements d’Ivry. À la présentation du projet de  Casanova, la sociologue Françoise Lugassy note, parmi d’autres réponses ambiguës, enthousiastes ou angoissées, celles de gens qui « désiraient réaliser une rupture avec le passé et une transformation de leur style de vie ». Souhaits dont on ne peut douter qu’ils émanent des rêves vivaces suscités par ce moment de la vie politique française que fut la bourrasque de 68. Certains restèrent circonspects. Mais la réaction d’une responsable exprime l’enracinement politique, bien plus ancien que 68, d’un tel désir. Plus intime aussi : quand elle visita les logements en accession qui suivirent, des duplex aux volumes très riches, elle ressentit une irrépressible jalousie. Ceux-là n’étaient pas pour les ouvriers. Elle ne l’exprima que des années plus tard. Pourtant, la rénovation créa 1 100 HLM pour 260 copropriétés. Aucune différence d’aspect ne les distingue, tous arborent le sobre et contesté habit de béton brut.

L’image du centre d’Ivry est celle d’un agrégat singulier de logements tous différents, individualisés par leurs volumes projetés dans l’espace, par la libre végétation suspendue qui les accompagne et envahit les retraits successifs des terrasses. Ces formes sont rendues possibles par l’homogénéité de chaque construction, qui assemble au sein d’une même structure les plateaux des parkings – ce qui est banal –, les contraintes de la voirie – ce qui l’est moins –, mais surtout les lieux publics, boutiques et supermarché, services sociaux et bureaux, école, centre d’art, ateliers d’artistes et d’artisans. La ville est un ensemble. Les lieux qu’elle abrite, dont elle a besoin, exigent certaines disponibilités spatiales, une profondeur et une hauteur spécifiques, un certain nombre de niveaux, une luminosité particulière. Le pari est de transformer ces différences en autant de possibilités offertes à l’habitat, de profiter des variations qu’offrent ces géographies potentielles, ces sites accidentés comme les flancs des collines où s’arriment des maisons imbriquées. Le logement échappe à l’étroitesse canonique de l’immeuble, dispose d’une profondeur qui fait éclore terrasses et patios. Une vie collective s’installe au-dessus de l’enclave mortifère du supermarché.

Tous les éléments urbains entrent en contact, Camillo Sitte le recommandait fermement, pour le plaisir visuel du promeneur et la sage économie du constructeur, qui ne sera plus tenu « à une dépense considérable en évitant de généraliser les coûteux soutènements et les corniches de pierre ». Ivry se passe de corniches, mais une conséquence inédite se dégage de la cohésion du bâti : celle-ci rend possible une évolution des usages. En témoigne le débat actuel entre la municipalité et des habitants en forte opposition, à propos de l’avenir de Jeanne-Hachette. Cet ensemble foisonnant de logements, de bureaux et de terrasses abrite un centre commercial qui a besoin d’une réhabilitation. Son extraordinaire volume intérieur, avec les verrières qui s’évasent de part et d’autre de la rampe d’accès, mérite mieux qu’une normalisation destructrice. Il pourrait, devrait accueillir un programme renouvelé et des lieux à vocation culturelle.

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Plans de logements Plans de logements
Jeanne-Hachette, la rampe du centre commercial La rampe, à travers la géométrie des vitrages qui la bordent, surplombe les commerces, reflète les superstructures et dilate le volume intérieur par l’évasement de ses facettes. © Andréa Mueller Jeanne-Hachette, la rampe du centre commercial La rampe, à travers la géométrie des vitrages qui la bordent, surplombe les commerces, reflète les superstructures et dilate le volume intérieur par l’évasement de ses facettes. © Andréa Mueller
Le Liégat Les terrasses circulaires du Liégat enveloppent les logements et multiplient les vues sur la ville alentour. Des verrières les traversent et ouvrent le niveau inférieur sur le ciel. © Géronimo Padron-Lopez Le Liégat Les terrasses circulaires du Liégat enveloppent les logements et multiplient les vues sur la ville alentour. Des verrières les traversent et ouvrent le niveau inférieur sur le ciel. © Géronimo Padron-Lopez
La superposition des programmes, les enjambements des volumes, les interférences entre privé et public, multiplient les relations des formes, mais aussi celles des gens. Aucune rupture n’est de mise entre la voirie et les îlots. Le sol de la ville est à tout le monde, on s’y croise et on s’y rencontre. Malgré des halls digicodés, des accès aux terrasses condamnés et quelques privatisations sauvages, la générosité des intentions initiales est toujours active. Les rez-de-chaussée sont parcourus de chemins abrités qui traversent les îlots, ne se contentent pas de distribuer les halls d’entrée mais forment un réseau reliant entre elles les principales rues, se démultiplient dans plusieurs directions, éclairés par des surhauteurs et des cours intérieures. Dans la direction la plus empruntée, reliant le métro à la mairie, les piétons, habituellement canalisés en parallèle avec les voitures, parcourent dans le corps du bâti deux niveaux en communication constante. Larges escaliers, retraits où zigzague une rampe, ponts habités au-dessus des voitures, mais aussi passages allusifs cisaillant les façades et volées d’escalier discrètes pour habitués. Sans compter les escaliers droits qui escaladent les terrasses successives pour offrir aux logements de Jeanne-Hachette un deuxième accès, tel celui du fond du jardin dans les maisons provinciales.

Les logements eux-mêmes obéissent à cette quête de l’autre. Ils surplombent, à la cité du Parc, la cour de l’école (la cour, elle, s’étage sur plusieurs niveaux où les petits jardinent). Les formes biaises de Jean Renaudie, projetées vers la lumière, créent délibérément autant d’occasions de voir ses voisins, comme les courbes qui interfèrent au Liégat, les prospects resserrés et l’échelle familière des groupements de Marat, et partout ces terrasses où se livre la vie de chacun : jeux des enfants, repas en plein air, odeur des grillades, ambitieux efforts des jardiniers. Ces terrasses ont changé avec les années, modifiant subrepticement les intentions de l’architecte, qui voyait dans cet espace privé mais ouvert la meilleure occasion de contacts entre les voisins. Le foisonnement de la végétation protège désormais leur intimité.

Les temps changent et pas seulement les jardins. Il est toujours de bon ton de vouloir rencontrer ses semblables, voire ses dissemblables. Mais les villes riches refusent les HLM. Les gated communauties, ces quartiers sécurisés où s’enferment de frileux Américains, sont la tentation du moment. Peut-on résister à l’ambiance sécuritaire, au mirage d’un passé fantasmé, peuplé d’aimables voisins tous identiques ? Notre société évolue vers plus de diversité et de bigarrures. L’architecture produira-t-elle des formes suffisamment variées pour que chacun y trouve une place ?


CHRONOLOGIE
L’étude de la rénovation du centre-ville d’Ivry-sur-Seine commence en 1962. La première réalisation est la tour Raspail (1968, Renée Gailhoustet, Arch), qui sera suivie de trois autres tours. Jean Renaudie intervient en 1969 : il conçoit les 80 logements de Casanova (1972) et Jeanne-Hachette – centre commercial, bureaux, 40 logements et un centre d’art – (réalisé en cinq phases de 1972 à 1976). En 1972,est livré aussi Spinoza (Renée Gailhoustet, Arch) : 70 logements, crèche 60 berceaux, foyer de jeunes travailleurs, centre medico psycho-pédagogique, bibliothèque pour enfants et ateliers d’artistes . Le projet d’un centre culturel (Jean. Renaudie, Arch) resta sans suite. Suivront en 1978 Jean-Baptiste Clément (Jean. Renaudie, Arch),11 logements et en 1980 Bernard Palissy (Francis Gaussel, Arch), 50 logements.
Jean Renaudie meurt en 1982. Seront construits 143 logements à la cité du Parc (1982, Jean et Serge Renaudie, Arch), incluant l’école Einstein (Jean. Renaudie et Nina Schuch, Arch), et 136 logements avec 25 ateliers artisanaux au Liégat (1982, Renée Gailhoustet Arch)), puis 140 à Marat au-dessus d'un supermarché (1986, Renée Gailhoustet Arch.) et enfin la Place Voltaire et ses 132 logements (1987, Nina Schuch Arch.)


Première publication dans l'ouvrage « Logement, matière de nos villes », sous la direction de Nasrine Seraji, édition du Pavillon de l'Arsenal, 2007.



Renée Gailhoustet, architecte
Nationalité: Française
Naissance: 1929, Oran (Algérie)
Lieux de résidence et de travail: Ivry-sur-seine (Île-de-France, France)