La métropole francilienne
en agriculture

Après des décennies de séparation entre agriculture et ville dans le cadre de politiques de développement sectoriel[1], les crises répétées des systèmes urbains et agricoles dans un contexte d’urgence écologique conduisent à repenser les liens entre espaces agricoles et sociétés urbaines. Quand les métropoles éclatées[2] englobent des zones agricoles toujours plus vastes – 75 % du potentiel agricole français selon le recensement de l’agriculture de 2010 et le zonage en aires urbaines de l’Insee –, quand les grandes cités « qui ne produisent pas elles-mêmes leurs moyens de subsistance alimentaire[3] » sont désormais qualifiées de « naked cities » ou « hungry cities[4] », de « nouvelles combinaisons qui ne les exemptent pas de conflits et de contradictions mais les lient toujours plus[5] » se repèrent partout pour faire advenir l’agri-urbain.

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Cultures maraîchères rue Herr, Paris 15e, vers 1900 © Union Photographique Française / Musée Carnavalet – Histoire de Paris/ Roger-Viollet

Monique Poulot
Docteure en géographie

26 février 2022
20 min.
Les villes en rétrécissement, à l’image de Detroit[6], en témoignent excellemment, mais le phénomène se lit tout autant dans des villes américaines plus prospères (telles Montréal, Toronto ou New York) ou dans des villes européennes, comme l’a révélé la dernière Exposition universelle, à Milan en 2015, « Nourrir la planète, énergie pour la vie ». La métropole francilienne présente une trajectoire identique, et les relations tumultueuses qu’elle entretient avec son agriculture – et, plus largement, son rapport à la terre – fournissent une relecture des évolutions économiques, politiques et sociétales sur la longue durée. Cette région, remarquable site de convergence hydrographique au sein de plateaux limoneux, porte en son centre une capitale millénaire qui a connu depuis la Seconde Guerre mondiale une expansion galopante au point de s’imposer, avec près de 12 millions d’habitants, comme la première agglomération urbaine d’Europe continentale. Cette croissance, qui s’est effectuée au moment où l’automobile devenait reine, a provoqué un étalement sans précédent des constructions et des infrastructures, dans la banlieue d’abord, puis dans la périphérie plus lointaine dénommée « couronne périurbaine[7] », au détriment des espaces agricoles, considérés comme une simple réserve foncière. L’aménagement, porté par l’État, n’est alors envisagé que sous l’angle de la ville, d’autant que dans le même temps, la révolution productiviste agricole française soutenue par la Politique agricole commune (PAC) et la transformation-modernisation des filières d’approvisionnement alimentaire conçue à l’échelle mondiale conduisent à la quasi-disparition de la ceinture maraîchère francilienne, au profit d’une spécialisation céréalière largement extravertie vers le marché international. Le retour de l’agriculture dans la ville depuis une vingtaine d’années, sous l’appellation générique d’agriculture urbaine[8] mais avec des formes multiples, manifeste à l’évidence un nouveau temps : ce dernier puise dans d’autres logiques d’aménagement et dans des revendications agricoles et alimentaires originales, lesquelles mettent en jeu des mailles territoriales inédites, réunissant ville et campagne autour notamment de la notion de proximité.


D’une agriculture au service de la ville au tout urbain

La ville triomphante

Durant des siècles, la capitale française a largement puisé sa puissance et ses possibilités de développement dans les campagnes environnantes[9], et les pages d’Émile Zola sur Le Ventre de Paris en sont un écho saisissant. La synergie ville-campagne se lit en premier lieu dans les investissements urbains concernant la terre : investissements à visée spéculative ou de placement dont le rôle a souvent été déterminant dans les innovations agricoles (gain de nouvelles terres, adoption de techniques modernes, améliorations culturales…), mais aussi investissements de villégiature et de loisirs, à l’image des « folies » briardes. Elle s’exprime également dans le développement d’une agriculture pour la ville destinée à l’approvisionner en produits céréaliers et frais, accordés aux régimes alimentaires d’alors. Protégée depuis le XVIe siècle par des privilèges commerciaux octroyés en son temps par la monarchie, soucieuse de l’alimentation des citadins, bénéficiant de progrès techniques souvent issus des parcs aristocratiques[10], la production de lait, de légumes et de fruits notamment a forgé un véritable corps d’agriculteurs « spécialistes » des cultures pour la ville – avec le maraîcher pour figure principale –, promoteurs de méthodes originales susceptibles d’accroître la valeur ajoutée (cultures hâtées sous châssis, épandage des boues urbaines) et regroupés dans des organisations professionnelles spécifiques[11]. Cette agriculture connaît son apogée à la fin du XIXe siècle, lorsque près de 50 000 hectares lui sont dévolus[12], localisés prioritairement dans les vallées, sur les versants bien exposés, et formant des anneaux de cultures spéciales autour de la ville, les cultures céréalières se localisant sur les plateaux en périphérie. Cet ordonnancement a été formalisé par le hobereau allemand Johann Heinrich Von Thünen au cours du XIXe siècle, en application des logiques de rentes foncières et de rentes de localisation pour les différentes cultures[13].

Mais, dès le début du XXe siècle, cette synergie évolue rapidement sous la double transformation agricole et urbaine et la mise en place de moyens de communication efficaces et rapides. D’une part, la polyculture qui était la norme s’efface au profit de spécialisations régionales accordées aux conditions climatiques et topographiques, les cultures fruitières, légumières et florales devenant l’apanage des espaces méridionaux français quand les plateaux limoneux du Bassin parisien développent toujours plus les cultures céréalières grâce à un début de mécanisation, les transports assurant la redistribution. D’autre part, l’urbanisation francilienne s’insinue en priorité dans les vallées, notamment le long des lignes ferroviaires, colonisant le petit parcellaire de culture des produits frais de la ceinture maraîchère, qui n’en finit pas de régresser. Si la Seconde Guerre mondiale et les pénuries alimentaires conduisent à des remises en culture – dont certaines au cœur de la capitale, comme dans le jardin du Luxembourg –, le mouvement reprend et s’amplifie ensuite, et les cultures spéciales ne représentent plus guère que 28 000 hectares en 1955, plutôt concentrées dans le département de Seine-et-Oise, le long de la vallée de la Seine.
Carte postale, Barbizon, l'entrée par Chailly, s.d. © Pavillon de l’Arsenal Carte postale, Barbizon, l'entrée par Chailly, s.d. © Pavillon de l’Arsenal
Carte postale, Ivry-sur-Seine, établissement horticole Charon Fils, une des serre à Phoenix, vers 1909. © Pavillon de l’Arsenal Carte postale, Ivry-sur-Seine, établissement horticole Charon Fils, une des serre à Phoenix, vers 1909. © Pavillon de l’Arsenal
Carte postale, Orly, école de jardinage, formation pour adolescents, culture sous cloches, vers 1908 (en bas à droite). © Pavillon de l'Arsenal Carte postale, Orly, école de jardinage, formation pour adolescents, culture sous cloches, vers 1908 (en bas à droite). © Pavillon de l'Arsenal
Carte postale, Arcueil, maraîchage, vers 1914. © Pavillon de l'Arsenal Carte postale, Arcueil, maraîchage, vers 1914. © Pavillon de l'Arsenal
La dernière moitié du XXe siècle confirme cette logique de séparation entre ville et agriculture, en donnant priorité à l’extension urbaine de la capitale. Les différents schémas d’aménagement, portés par l’État jusque dans les années 1990, sont dominés par le problème du logement et de l’extension de la ville selon une logique d’absorption progressive des campagnes et de leurs activités. Le Schéma d’aménagement et d’urbanisme (Sdau) de 1965 est le plus significatif, qui envisage une croissance de l’agglomération parisienne de 2 % l’an (le double du reste du pays) et propose une forme urbaine toujours d’actualité : deux axes tangentiels à l’agglomération, renforcés par la création de cinq villes nouvelles sur les plateaux. Ce schéma pour la ville est conçu par des « urbanistes technocrates[14] », et les terrains à urbaniser sont naturellement pris sur les espaces agricoles. Dans ce choix du tout urbain, seules les forêts sont protégées pour servir de zones de loisirs aux citadins, ainsi que quelques espaces verts grâce à la procédure d’espace naturel sensible gérée par les départements. Les espaces agricoles, laissés en blanc dans la légende des cartes du Sdau, n’existent que comme une réserve foncière bon marché : ils sont le négatif de la ville et n’interviennent au contact de l’agglomération que pour aérer le tissu urbain. De 1968 à 1975, quelque 6 500 hectares agricoles sont ainsi prélevés annuellement pour accueillir lotissements, zones d’aménagements différés et infrastructures. Si la ceinture de produits frais reste la plus touchée, certaines exploitations céréalières disparaissent à leur tour, lorsque débute l’urbanisation sur les plateaux, ainsi celles en Vexin avec la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, dans les Zones à urbaniser en priorité (ZUP) ou sous les pistes de l’aéroport de Roissy. La profession agricole obtient quelques compensations, dont des lotissements agricoles en cultures spéciales plus éloignés du front urbain (Saint-Rémy-l’Honoré, Mandres-les-Roses…), mais elle s’attache surtout à accompagner les logiques productivistes soutenues par la PAC et les lois d’orientation agricole du début des années 1960, qui trouvent un terrain de choix dans les exploitations franciliennes de grande culture. Entrées en remembrement dès la fin du XIXe siècle, celles-ci sont dotées de capitaux urbains et agricoles importants, aptes à répondre aux besoins des industries agroalimentaires pour aller vers la constitution de bassins de production à marché national et/ou mondial susceptibles de produire à moindres frais. Dans cette configuration, la proximité physique avec la ville est ressentie par les exploitants comme une source de difficultés (circulation entravée des engins agricoles, insécurité, précarité foncière, vols et déprédations dans les parcelles) qui entraînent le renchérissement des coûts de production et conduisent à des stratégies d’éloignement ou de délocalisation agricole, confirmant toujours plus la distinction entre la ville et l’agriculture.
En 1900, cette proximité entre l’agriculture et le bâti collectif permettait de nourrir les citadins et d’organiser le recyclage de leurs déchets. Au lendemain de la Grande Guerre (première Guerre Mondiale) la ville est ordonnée par secteurs fonctionnels dans une optique de reconstruction militaire. Aujourd’hui encore, les emprises de ville traditionnelle et les tissus mixtes concentrant la vie collective sont séparées des cultures par un ensemble de zones monofonctionnelles : grands ensembles, lotissements et zones d’activités économiques. © DR
Les projets urbains des années 1970, tournés vers le renforcement de la capitale à l’échelle internationale, ne s’intéressent guère plus aux questions agricoles. Les infléchissements sont paysagers, à l’image du Schéma d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France (Sdaurif) de 1976, voté quand la région de Paris devient Île-de-France et que le Conseil régional se saisit de la prérogative environnement. Les notions de « trame verte » et de « zones naturelles d’équilibre » (1972) sont ainsi portées par les élus régionaux, plus sensibles au cadre de vie de leurs administrés et soucieux d’un développement régional territorial. La création de l’Agence des espaces verts (AEV) en 1976, chargée d’acquérir forêts et espaces verts pour éviter l’urbanisation et placée après les lois de décentralisation de 1982 sous l’autorité du président de la Région, figure un bon repère du positionnement régional. La délimitation du premier parc naturel régional, celui de la Haute-Vallée de Chevreuse en 1985 et de la ceinture verte en 1987 – anneau compris entre 10 et 30 kilomètres de Notre-Dame de Paris – s’inscrivent dans le même registre : élus régionaux et habitants réunis dans de puissantes associations environnementales s’engagent pour une urbanisation maîtrisée, incluant des aires de respiration susceptibles d’apporter qualité de vie et aménités paysagères aux habitants de la ville. Une autre forme urbaine plus ancrée dans le territoire physique de l’Île-de-France, qui compose avec l’alternance vallées/plateaux et le réseau de forêts domaniales, se dessine alors, en contrepoint du plan Delouvrier, les deux figures épousant toutefois des logiques radioconcentriques.


Des revendications paysagères à l’agri-urbain

Ruralisation de la ville et urbanisation de l’agriculture

Les évolutions récentes, sur les vingt dernières années, augurent d’un renversement, porté par les habitants en quête de recherche de sens, et rendu nécessaire par les crises répétées d’une part du productivisme agricole et d’autre part des grands organismes urbains toujours plus étalés et en proie à la congestion, le tout mettant en péril alimentation et santé. Le paradigme dominant du développement durable qui s’impose depuis le début des années 1990 dans la sphère publique offre un cadre susceptible d’articuler les différents courants, jusqu’alors irréconciliables, de l’aménagement. En effet, la formule autorise la construction de figures qui intègrent les dimensions naturalistes mais aussi économiques et sociales d’un lieu (prise en compte des pratiques et représentations des différents acteurs, des conflits éventuels) pour en favoriser l’appropriation. L’objectif est d’aller vers un développement local endogène, à la fois soucieux d’un partage équilibré des ressources in situ entre les parties prenanteset attentif à replacer le local dans le global, comme si chaque site était un « bien commun » pour l’humanité tout entière. Le retour de l’agriculture dans la ville participe totalement de ce registre : reconnue multifonctionnelle depuis la nouvelle PAC en 1992 et la loi d’orientation agricole de 1999, fournissant à la ville, outre des produits alimentaires dans le cadre de circuits courts réinventés[15], des biens environnementaux, récréatifs, pédagogiques et patrimoniaux, elle s’impose désormais comme un élément de fabrique de la ville durable[16]. Les derniers textes de programmation européenne et française (ainsi la loi d’avenir 2016 pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt) vont même jusqu’à promouvoir l’agriculture biologique et l’agroécologie, devenues de nouveaux modèles agricoles, qualifiés de post-productivistes par certains et d’alternatifs par d’autres. Parallèlement, depuis 2011, l’adoption en France d’un Plan national pour l’alimentation souligne l’importance des circuits courts et appelle à relocaliser l’agriculture – une agriculture de qualité – autour des villes. L’Île-de-France s’est engagée dans une déclinaison régionale de ces textes, avec un Plan régional d’agriculture durable (2012) et un Plan d’action pour l’alimentation en Île-de-France (2015), tous deux affirmant la nécessaire restauration de la place de l’agriculture dans la ville.

L’aggiornamento reste toutefois délicat, tant les manières de faire la ville et la campagne agricole ont divergé et tant les contraintes économiques continuent de peser. On repère néanmoins des formes de redéveloppement de superficies agricoles à la fois au centre – jardins et projets de tours agricoles, comme à Romainville – et en périphérie de l’agglomération parisienne, comme on le voit dans la plupart des villes aujourd’hui[17] : les productions côtoient le bâti, approvisionnent les marchés ou directement les citadins dans de nouvelles formes de circuits courts, via des producteurs s’affirmant professionnels ou amateurs. Le désir d’agriculture se matérialise ainsi dans la ville et conduit à une ruralisation de cette dernière. D’une certaine manière à l’image de la montagne et de ses « horreurs sublimes », puis des « territoires du vide » des rivages[18], sublimés et valorisés d’abord par les classes sociales aisées, ensuite par toute la population lors de l’avènement des loisirs de masse, les espaces agricoles sont en passe d’être découverts, appréciés, intégrés dans les représentations collectives comme des espaces-enjeux à conserver et valoriser. Ils figurent en ce sens une des frontières en voie d’effacement dans ce mouvement d’apprivoisement et de publicisation des lieux, repéré à partir du XVIIIe siècle par les historiens. Ce désir d’agriculture prend paradoxalement ses racines dans la périurbanisation qui a transformé la métropole francilienne depuis une trentaine d’années : toutes les enquêtes révèlent en effet l’attachement des habitants du périurbain aux formes rurales – des champs aux prairies en passant par la faible densité –, garantes d’une meilleure qualité de vie[19]. Survalorisée dans les discours des habitants, reconnue comme pertinente, l’agriculture fournit un ensemble de références, explicites ou implicites, au caractère naturel des espaces de vie, à une certaine connivence avec le milieu, à un mode de vie ancré dans le local. L’agriculture souhaitée est conviée à renouer avec des logiques de proximité en lieu et place des logiques de séparation qui prévalaient dans le cadre de l’agriculture productiviste, à mettre en œuvre des stratégies de diversification versus la spécialisation extrême qu’avait imposé la recherche des plus bas coûts de production possibles, plus largement à concilier logiques économiques et territoriales, logiques économiques et paysagères, voire patrimoniales, logiques économiques et sociales. Plusieurs types d’agricultures sont ainsi plébiscités : c’est tout d’abord une agriculture locale et de qualité pour nourrir la ville, avec des modes de commercialisation allant de la vente à la ferme jusqu’aux Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap) en passant par les marchés de plein vent ; c’est aussi une agriculture ouverte liée au développement de formes d’accueil (cueillettes, fermes pédagogiques…) ; c’est encore une agriculture de services (services techniques ou sociaux œuvrant à l’insertion de populations fragiles) ; c’est enfin une agriculture d’environnement enfin (entretien de certains espaces comme les abords d’aéroports, des mares ou fossés pour éviter les inondations, etc.). Dans ce nouvel apprivoisement entre agriculture et habitants, le jardin, doté d’une valeur exclusivement récréative au cours des premiers âges de la périurbanisation, évolue aujourd’hui vers une valeur d’usage productif ; permettant de (re)tisser un lien entre un milieu de vie et les hommes, il est propice à une acculturation mutuelle entre des pratiques et des socialisations urbaines et rurales.

En 2010, Nadine Lahoud a créé Veni Verdi, une association qui installe des jardins dans les établissements scolaires. Un action qui sensibilise les enfants dès leur plus jeune âge à la protection de notre environnement. © Sylvain Gouraud, in Capital Agricole En 2010, Nadine Lahoud a créé Veni Verdi, une association qui installe des jardins dans les établissements scolaires. Un action qui sensibilise les enfants dès leur plus jeune âge à la protection de notre environnement. © Sylvain Gouraud, in Capital Agricole
Si ce désir d’agriculture est réel, comme en témoignent le succès des fermes ouvertes et des cueillettes, celui des Amap (en Île-de-France, on en compte plus de trois cents alors que la première a été créée en 2003[20]) ou encore les listes d’attente pour les jardins collectifs ou partagés, le projet urbain se fait parallèlement plus vert et surtout agricole. Le Schéma d’aménagement de la région Île-de-France (Sdrif) de 1994 impliquait déjà une reconstruction de la ville sur la ville, accordant une attention particulière à la Ceinture verte et donnant mandat à l’AEV pour intervenir sur les terres agricoles en butte à l’urbanisation dans le cadre de Périmètres régionaux d’intervention foncière, avec possibilité de préemption des espaces agricoles. Mais c’est véritablement le Sdrif de 2012, le premier porté par la seule Région au terme de la décentralisation, qui envisage la synergie nécessaire entre agriculture et ville. Au projet initial centré sur trois piliers – « i) le développement de l’excellence économique en prônant ii) la réduction des inégalités territoriales, sociales et environnementales et iii) la promotion d’une organisation urbaine répondant aux mutations climatiques et énergétiques » – s’est ajouté « le défi alimentaire », « car nourrir 11,5 millions de Franciliens interroge directement […] les politiques de maîtrise et de valorisation des espaces agricoles et des filières agroalimentaire[21]». Ainsi, pour la première fois, un document d’urbanisme francilien souligne fortement la spécificité des espaces agricoles en tant qu’« élément incontournable du développement régional[22] » et confère à l’agriculture une reconnaissance nouvelle, en premier lieu pour « sa production importante », puis pour sa « contribution au cadre de vie », enfin pour « son rôle dans la fonctionnalité des milieux[23] », quand les précédents documents valorisaient seulement l’agriculture « cadre de vie[24] ».

Les récentes opérations de l’AEV, qui portent de plus en plus sur les espaces agricoles, illustrent ces orientations nouvelles : en 2016, ces espaces constituent 45 % de la surface des cinquante-cinq Périmètres régionaux d’intervention foncière ; et 2 244 hectares de Surface agricole utilisée (SAU) y ont été acquis[25] par la Région et loués en baux à long terme à cent vingt-cinq agriculteurs. Ce patrimoine récent, bien que limité à 0,3 % de la SAU régionale, témoigne de l’inflexion de la politique régionale, qui veut « pérenniser et renforcer l’activité agricole et ses filières […] en permettant une lisibilité pour les exploitants agricoles[26] ». Les préconisations s’appuient sur le taux de couverture alimentaire régionale – estimations du ratio production/consommation – qui affiche 1,7 % pour le lait, 2 % pour la viande de volailles, 3,9 % pour les fruits, 21,8 % pour les légumes (à l’exception de la salade verte avec 158 %) et 120 % pour le blé panifiable[27]. Un tel déséquilibre appelle « la mutation de certaines superficies agricoles vers la production alimentaire locale […], notamment maraîchère afin de favoriser des circuits courts de distribution et d’alimentation[28]». Loin d’une ceinture maraîchère patrimoine à préserver, la Région opte pour une ceinture à étendre et à rendre fonctionnelle par des interventions actives de la collectivité, par la protection du foncier, le maintien ou la recréation d’industries agroalimentaires d’amont ou d’aval et des aides aux nouveaux modes de commercialisation.

La symbiose recherchée signifie clairement le dépassement de « l’opposition entre ville dense et secteurs périurbains, voire ruraux » puisque les « grands espaces agricoles […] contribuent de l’intensité urbaine comme aux ouvertures paysagères remarquables[29] ». À l’image désormais classique de la ville-nature[30] se substitue celle de la ville-campagne, voire agricole, où espaces agricoles et espaces bâtis deviennent constitutifs ensemble de la ville étalée[31]. Surtout, plusieurs territoires sont expressément identifiés comme des points d’ancrage de futures constructions agri-urbaines : ce sont en premier lieu les cinq parcs naturels régionaux (deux nouveaux sont en projet), mais aussi la formule originale des territoires agri-urbains[32]qui ourlent la Ceinture verte. Le projet pour celui situé dans le Val d’Orge, sur l’ancienne base aérienne de Brétigny (Essonne), fournit un véritable discours de la méthode :


 La vocation agricole du site doit être maintenue et valorisée. La partie centrale sera vouée au maraîchage biologique sur 90 hectares. Un front urbain divisera l’ancienne base aérienne : au nord et à l’ouest des réserves foncières urbanisables à terme et au sud des espaces ouverts à préserver et en partie utilisés pour de la recherche agroalimentaire. Le projet d’écosite devra permettre de définir un projet stratégique […] limitant l’urbanisation et favorisant une intégration paysagère[33]


Ces propositions soulignent les logiques de partage sur un même espace et désignent les domaines de transaction entre acteurs à la recherche d’un projet commun autour de l’agriculture, depuis la délimitation de l’enveloppe territoriale jusqu’aux modalités de culture et aux formes de contact entre bâti et agriculture.

Dans ce « pas de deux entre ville et agriculture » repéré sur la longue durée, les campagnes agricoles autour des villes, nourricières (denrées et rentes) et de villégiature du XIXe siècle, celles entrées en urbanisation et dans la mondialisation du XXe siècle, ont souvent été en situation défensive, sans cesse repoussées plus loin, remplacées par la grande distribution. Le projet urbain, tout entier pensé sur le logement et les infrastructures, et formalisant le rôle de pôle de la ville, les a ignorées, voire combattues en termes de concurrence foncière. La périurbanisation a même semblé conduire à leur disparition, tant le mitage signifiait un enchevêtrement de formes rendant quasi impossible la poursuite d’activités agricoles. Leur effacement s’intégrait parallèlement dans le projet agricole productiviste, qui privilégiait des bassins de production structurés autour de grandes exploitations et d’industries agroalimentaires souvent difficilement compatibles avec la ville, au vu de leur taille et des nuisances induites. La déconnexion entre les deux semblait ainsi presque consommée dans la décennie 1980.

À deux pas de Paris, Saint-Denis. Une ville de banlieue où le mot culture prend tout son sens ! Un collectif d’artistes tente de répondre à une problématique : Comment vivre ensemble lorsque l’on ne partage pas même la façon de se nourrir ? Naît alors Le Parti Poétique, une parcelle de la Ferme Urbaine qui devient un lieu de partage, une reconquête de l’agriculture par l’apprentissage de la nourriture. © Sylvain Gouraud, in Capital Agricole À deux pas de Paris, Saint-Denis. Une ville de banlieue où le mot culture prend tout son sens ! Un collectif d’artistes tente de répondre à une problématique : Comment vivre ensemble lorsque l’on ne partage pas même la façon de se nourrir ? Naît alors Le Parti Poétique, une parcelle de la Ferme Urbaine qui devient un lieu de partage, une reconquête de l’agriculture par l’apprentissage de la nourriture. © Sylvain Gouraud, in Capital Agricole
Mais, depuis vingt ans, de nouvelles logiques se font jour, et les agricultures envisagent un nouveau temps d’association avec la ville qui appelle une redécouverte de pratiques oubliées, voire de métiers oubliés. L’agriculture est en effet devenue une des entrées des référentiels pour aller vers plus de durabilité en assurant notamment les continuités indispensables à la biodiversité : c’est « l’inversion de regard » du schéma de cohérence territoriale de Montpellier, ce sont les « champs urbains » de l’agglomération de Rennes ou encore « les territoires agri-urbains » du Schéma d’aménagement de la Région parisienne. Dans un projet urbain associant désormais bâti et non-bâti, le scénario d’une agriculture s’intégrant totalement dans des logiques urbaines, qui, pour constituer des coupures vertes, qui, des zones de loisirs, qui, des zones naturelles préservées, au travers de conventions liant agriculteurs et collectivités territoriales, est abandonné au profit de configurations multiples qui entérinent aussi la fonction de production de l’agriculture. Enfin, sa présence est garante d’un développement territorial prenant en compte les aspérités physiques de l’espace et les représentations des habitants : elle formalise la fusion du projet urbain dans le projet de territoire en intégrant de nouvelles échelles spatiales.

Le nouveau Sdrif et les différentes programmations régionales sur l’alimentation et l’agriculture figurent ces différents éléments en affirmant non plus l’urbain ou l’agricole mais l’agri-urbain comme modalité majeure de la ville et de l’agriculture durables de demain. Cette forme s’inscrit dans l’histoire longue de l’agriculture en Île-de-France, puisqu’elle tend à reconduire la ceinture maraîchère ancienne, mais aussi de l’étalement urbain en revisitant les fronts urbains présents dès le Sdaurif de 1976 : elle intervient sur les lieux déjà retenus dans les premières études de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme comme des secteurs à enjeux, pour des raisons tant agricoles qu’environnementales et urbaines, et rappelle le poids de la planification en Île-de-France. Cette épaisseur historique explique pour une grande part les relais désormais assurés par la société civile dans la territorialisation des formes agri-urbaines qui, de possible ou latente, devient souhaitée et effective. En effet, l’analyse diachronique de la période récente souligne l’importance des processus de transaction entre les acteurs. La recherche de sens ne semble plus un problème, tant les visions de la ville postcarbone et d’une agriculture renouvelée sous-tendent désormais l’ensemble des projets. Mais la difficulté réside dans le triomphe d’une vision urbaine de l’agriculture, réduite le plus souvent au maraîchage, aux ventes en circuit court, voire au tout biologique et à la ferme urbaine. L’agriculture de filière n’est pourtant pas a priori moins agri-urbaine que l’agriculture de proximité : toutes deux produisent du paysage ; l’une comme l’autre peut se faire citoyenne par l’accueil pédagogique, l’accueil social ou la prestation de services auprès de collectivités ; enfin le circuit court peut s’adjoindre à la filière. C’est tout le sens de la proposition de Paula Nahmias et d’Yvon Le Caro, qui font de l’agriculture urbaine « une agriculture pratiquée et vécue dans une agglomération par des agriculteurs et des habitants aux échelles de la vie quotidienne et du territoire d’application de la régulation urbaine. Dans cet espace, les agricultures – professionnelles ou non, orientées vers les circuits longs, les circuits courts ou l’autoconsommation – entretiennent des liens fonctionnels réciproques avec la ville, donnant lieu à une diversité de formes agri-urbaines observables dans les noyaux urbains, les quartiers périphériques, la frange urbaine et l’espace périurbain[34] ».



1. Voir Monique Poulot, « Des arrangements autour de l’agriculture en périurbain : du lotissement agricole au projet de territoire », VertigO-la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 11, no 2, 2011 (http://vertigo.revues.org/11188).
2. La recherche française utilise volontiers ce terme ou celui de métropole éparpillée, tandis que la recherche italienne lui préfère celui de cità diffusa et la recherche allemande celui d’entre-villes (Thomas Sieverts, Entre-ville, une lecture de la Zwischenstadt, Marseille, Parenthèses, coll. « Eupalinos », 2004).
3. François Ascher, Les Nouveaux Principes de l’urbanisme. La fin des villes n’est pas à l’ordre du jour, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2001.
4. Titres de deux ouvrages récents sur le sujet : Sharon Zukin, Naked Cities. The Death and Life of Authentic Urban Places, Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Carolyn Steel, Hungry City. How Food Shapes Our Lives, Londres, Vintage, 2006 ; trad. fr. Ville affamée, comment l’alimentation façonne nos vies, par Marianne Bouvier, Paris, Éditions Rue de l’Échiquier, 2016.
5. Martin Vanier, « La relation ville/campagne ré-interrogée par la périurbanisation », Cahiers français, no 328 (« Villes et territoires »), 2005 p. 13-17.
6. Voir Flaminia Paddeu, « L’agriculture urbaine dans les quartiers défavorisés de la métropole new-yorkaise : la justice alimentaire à l’épreuve de la justice sociale », VertigO, vol. 12, no 2, 2012 (https://vertigo.revues.org/12686).
7. Le terme apparaît dans la recherche à la fin des années 1960, puis est repris dans la statistique officielle de l’Insee en 1996 : selon cette dernière acception, il englobe les communes qui entourent un pôle urbain, séparées morphologiquement de ce pôle mais dépendant de lui pour l’emploi (au moins 40 % de la population active travaille dans ce pôle et forme les « navetteurs »).
8. Les définitions en sont nombreuses, à l’image des multiples numéros spéciaux que les revues y ont consacrés ces vingt dernières années : Bulletin de l’Association de géographes français (BAGF), 1992 ; Cahiers de sciences régionales, 2003 et 2014 ; Environnement urbain, 2012 ; BAGF, 2013 ; Cahiers d’agriculture, 2013 ; Géocarrefour, 2014 ; Espaces et Sociétés, 2013 ; Pour, 2014 ; Spatial Justice/Justice spatiale, 2015 ; Géographies et Cultures, 2017, pour ne citer que les principaux.
9. Voir Pierre Brunet, Structure agraire et économie rurale des plateaux tertiaires entre la Seine et l’Oise, Caen, Caron et Cie, 1960 ; Jean Jacquart, Paris et l’Île-de-France au temps des paysans (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1990 ; Jean-Marc Moriceau, Les Fermiers de l’Île-de-France, Paris, Fayard, 1994.
10. Voir Florent Quellier, Des fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600-vers 1900), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.
11. Voir Michel Phlipponneau, La Vie rurale de la banlieue parisienne. Étude de géographie humaine, Paris, Armand Colin, 1956.
12. Voir M. Poulot, « L’agriculture francilienne dans la seconde moitié du XXe siècle. Vers un post-productivisme de proximité ? » Pour, no 205-206, 2010, p. 163-177.
13. Voir M. Poulot, « Agriculture et ville : des relations spatiales et fonctionnelles en réaménagement. Une approche diachronique », Pour, no 224, 2014, p. 51-67.
14. Cité dans le Rapport pour le Sdau de 1976, p. 9.
15. Voir Christine Aubry, Yuna Chiffoleau, « Le développement des circuits courts et l’agriculture périurbaine : histoire, évolution en cours et questions actuelles », Innovations agronomiques, no 5, 2009, p. 53-67.
16. Voir Ingo Zasada, « Multifunctional peri-urban agriculture – A review of societal demands and the provision of goods and services by farming », Land Use Policy, vol. 28, no 4, 2011, p. 639-648.
17. Voir Joëlle Salomon Cavin, Nelly Niwa, « Agriculture urbaine en Suisse : au-delà des paradoxes », Urbia. Les cahiers du développement urbain durable, no 12, 2011, p. 3-16.
18. Voir Alain Corbin, Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1992.
19. Voir Monique Poulot, Claire Aragau, Lionel Rougé, « Les espaces ouverts dans le périurbain ouest francilien : entre appropriations habitantes et constructions territoriales », Géographie, Économie, Société, vol. 18 (« Nouveaux regards sur le périurbain »), 2016/I, p. 89-112.
20. Voir M. Poulot, « Histoires d’Amap franciliennes. Quand manger met le local dans tous ses états », Territoires en mouvement, no 22, 2014, p. 40-53.
21. Sdrif, Île-de-France 2030. Évaluation environnementale. Projet de Schéma directeur de la région Île-de-France, 2012, p. 6.
22. Ibid., p. 66.
23. Ibid., p. 32.
24. Philippe Perrier-Cornet (dir.), Repenser les campagnes, La Tour-d’Aigues, L’Aube/Datar, 2002.
25. Contrat entre l’AEV et la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural.
26. Sdrif, Île-de-France 2030 […], op. cit., p. 154.
27. Sources Agreste, France AgriMer, Direction régionale et interdépartementale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, sources professionnelles.
28. Sdrif, Île-de-France 2030 […], op. cit., p. 74.
29. Sdrif, Île-de-France 2030 […], op. cit., préambule.
30. Voir Yves Chalas, « La ville-nature contemporaine. La demande habitante à L’Isle-d’Abeau », Annales de la recherche urbaine, no 98, 2005, p. 43-49.
31. Voir André Torre, Jean-Baptiste Traversac, Ségolène Darly, Romain Melot, « Paris, métropole agricole ? Quelles productions agricoles pour quels modes d’occupation des sols ? », Revue d’économie régionale et urbaine, no 3, 2013, p. 561-593.
32. Il s’agit d’une procédure originale à l’Île-de-France : ce sont des territoires ayant l’agriculture pour projet commun. Ils ne correspondent pas à des intercommunalités, mais sont des territoires de projet, à l’image des Parcs naturels régionaux. Une dizaine de programmes ont été labellisés en 2005 ; certains ont disparu, d’autres s’affirment. Il en existe une douzaine aujourd’hui.
33. Sdrif, Île-de-France 2030 […], op. cit., p. 200. Mots en gras soulignés par moi.
34. Paula Nahmias, Yvon Le Caro, « Pour une définition de l’agriculture urbaine : réciprocité fonctionnelle et diversité des formes spatiales », Environnement urbain/Urban Environment, vol. 6, 2012 (http://journals.openedition.org/eue/437).



Monique Poulot
Monique Poulot est professeure de géographie à l'Université de Paris Nanterre où elle dirige le master « Nouvelles ruralités, Agriculture et développement local » ; et elle est membre de l'UMR LAVUE (Architecture, Ville, Urbanisme, Environnement).  Spécialiste des questions agricoles et rurales dans les pays occidentaux, ses recherches concernent surtout ces dernières années les nouvelles relations villes-campagnes au prisme de l’étalement urbain, des nouvelles revendications autour de l’alimentation, le tout dans le paradigme du développement durable. Son propos est d'interroger les nouvelles ruralités dans un monde de « tous urbains » et les nouvelles logiques agricoles et alimentaires de relocalisation dans le cadre des coordinations d’acteurs habitants-consommateurs-citoyens. Son habilitation à diriger des recherches portait ainsi sur “le retour de l’agriculture dans la ville élargie.