Abordons la ville sans a priori, sans hiérarchie : en recensant simplement ses composants et en
remontant leur généalogie, comme nous l’avons fait les années précédentes à propos des éléments de l’architecture. Ce ne sera pas un cours d’histoire de l’urbanisme mais une série d’études comparatives sur les éléments constitutifs du phénomène urbain qui se retrouvent dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations.
Nous aborderons ainsi successivement, à la manière d’un inventaire à la Prévert : la place, la rue, le pont et le quartier... La place, cette grande ouverture d’espace à travers laquelle la ville se représente face à ses habitants comme à ses visiteurs... La rue, cette faille neutre séparant des domaines privés fermés sur eux-mêmes et parfois inconciliables, un espace partagé qui cherche à devenir un espace commun ou public mais qui peut à tout moment basculer et s’affirmer comme une zone de conflit... Le pont où les rivières et les fleuves sont cadrés et mis en scène comme les éléments fondamentaux d’une nature asservie mais indomptée toujours prête à se révolter pour tout envahir, tout dévaster... Le quartier à travers lequel toutes les villes, même les immenses mégalopoles contemporaines, se mettent à l’échelle de leurs habitant les plus fragiles...
Dans les villes établies en bordure des fleuves, les ponts assurent les continuités urbaines par-dessus ces puissances domestiquées qui persistent cependant dans leur mature de césure. Ainsi au Moyen-âge ces ponts portaient-ils des habitations pour connecter comme des rues normales les deux rives des cités divisées et pour affirmer la résilience de l’urbain face au traumatisme de ces limites naturelles. Mais ce sont aussi des lieux de resserrement et de trafics intenses, des portes où se pressent un grand nombre de clients potentiels permettant à toutes sortes d’activités de se développer comme en témoignent encore aujourd’hui le Ponte Vecchio à Florence... Ils peuvent aussi être considérés comme des monuments à l’image de la proposition de Palladio pour le pont du Rialto à Venise dont de multiples variantes ont essaimé en Angleterre au cours du XVIIIe siècle. Une monumentalité que nous retrouvons dans une autre civilisation : à Ispahan dans le pont-palais Si-o-Se Pol sur le Zayandeh Rud avant son asséchement où les habitants de la ville venaient trouver les soirs d’été une fraîcheur bienvenue...
Les ponts peuvent aussi permettre à des statues de rappeler une scène primitive devant un public toujours renouvelé, ainsi celles sculptées par Jan Brokoff sur le Pont Charles à Prague interprètent silencieusement le martyre de Charles Borromée... Tous ces ponts ont été considérés après Napoléon comme des axes de circulation, mais l’imaginaire qu’ils ont contribué à développer continue de hanter les architectes. En témoignent le triple pont de Josef Plečnik à Ljubljana, le projet de pont habité de Yona Friedman pour Shanghai ou le pont-équipement récemment livré par OMA et Rem Koolhaas à Bordeaux.


