Abordons la ville sans a priori, sans hiérarchie : en recensant simplement ses composants et en remontant leur généalogie, comme nous l’avons fait les années précédentes à propos des éléments de l’architecture. Ce ne sera pas un cours d’histoire de l’urbanisme mais une série d’études comparatives sur les éléments constitutifs du phénomène urbain qui se retrouvent dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations.
Nous aborderons ainsi successivement, à la manière d’un inventaire à la Prévert : la place, la rue, le pont et le quartier... La place, cette grande ouverture d’espace à travers laquelle la ville se représente face à ses habitants comme à ses visiteurs... La rue, cette faille neutre séparant des domaines privés fermés sur eux-mêmes et parfois inconciliables, un espace partagé qui cherche à devenir un espace commun ou public mais qui peut à tout moment basculer et s’affirmer comme une zone de conflit... Le pont où les rivières et les fleuves sont cadrés et mis en scène comme les éléments fondamentaux d’une nature asservie mais indomptée toujours prête à se révolter pour tout envahir, tout dévaster... Le quartier à travers lequel toutes les villes, même les immenses mégalopoles contemporaines, se mettent à l’échelle de leurs habitant les plus fragiles...
Commençons par la place, ce grand moule qui permet aux foules hétérogènes de se constituer en un corps social homogène. Un lieu de rituels festifs comme la Piazza del Campo à Sienne ou d’exclusion tragique comme l’ancienne Place de Grève à Paris où étaient exécutés et parfois suppliciés les condamnés, mais le plus souvent une scène favorisant les mondanités, un salon à ciel ouvert ou un théâtre dans lequel les passants se mettent eux-mêmes en scène... Elles peuvent parfois être considérées comme des édifices en négatif : des vides carrés, circulaires ou octogonaux comme les places royales parisiennes des Vosges, des Victoires ou Vendôme... Elles peuvent aussi former des séquences comme la stupéfiante articulation d’espaces publics parfaitement dessinés à Nancy menant de la place de la Carrière à la place Stanislas... Mais elles peuvent encore s’affirmer comme du vide dans du vide, uniquement déterminées par leur sol, telle la promenade du Peyrou à Montpelier qui s’élance sur son socle dans le grand paysage ou la place de la Concorde à Paris délimitée par des fossés au XVIIIe siècle et entourée par la Seine, le jardin des Tuileries et le départ de l’avenue des Champs Élysées. Une leçon sans doute bien retenue par Oscar Niemeyer quand il projettera la place des Trois-Pouvoirs à Brasilia...
Des espaces aussi comme à Rome, Lucques et Istanbul où les traces de grands équipements antiques - cirque, amphithéâtre, hippodrome - refont surface, transfigurés, pour mettre la ville en relation directe avec un passé parfois oublié ou diabolisé...


