18 mai 2020

Questions prioritaires d'urbanite (QPU)

Camille Hagège

Urbaniste, Architecte
[en démocratie]

L’écho du climat qui monte, alors même que nous sommes toujours enfermés, de culpabilisation et de nécessité d’un effort pour rattraper le temps perdu, par suspension, à ne pas produire, dans le cadre normal de l’économie capitalistique précédant la crise sanitaire, dessine les traits d’une prise de liberté à résister. Montent en effet aussi les idées pour analyser la crise, ses causes et ses effets, non pas pour répondre à un besoin vengeur de procès, mais bien pour infléchir, en profiter pour poser d’autres priorités collectives ; le problème principal étant que les gouvernements en place sont très peu crédibles pour être les meneurs de tels changements, et qu’il faut aussi, comme depuis, arrêter les tentations fascisantes en embuscade.

Parler au nom de soi-même et s’adresser à d’autres, quelques-uns pour s’écouter et engager une conversation, des nous situés, vigilants, qui souhaitent parler avec (ce qui n’est pas comme eux) et surtout pas parler pour, à la place de (du peuple).

Sujets de , attributs du sujet en confinement, réfléchir, s’inquiéter de ....
 
1- PRENDRE LA MESURE. Distanciation urbaine , citadine et proximité, unité de vie autonome. Qu’est-ce qu’il est indispensable de vouloir-pouvoir partager, de ne pas séparer, diviser ? et comment, pourquoi en débattre ? 
Quel rôles jouent, ou pourraient jouer l’agencement des espaces d’une part et les modalités de leur gestion dans la vie commune, les responsabilités individuelle et interactive de la prévention. 

2- La SÉCURITÉ SANITAIRE est-elle une des dimensions de la sécurité, et rendrait elle nécessaire d’ajuster les définitions et les modes d’action de la sécurité publique ? 

3- TEMPS – ESPACE INDIVIDUEL – GESTION QUOTIDIENNE - ADMINISTRATION DE SES DROITS -FONDAMENTAUX (aller et venir, apprendre, se soigner...) – à distinguer du temps de repos et de production, manuelle, intellectuelle, seul et à plusieurs. 

4- CITOYENNETÉ et responsabilités individuelle, de groupe, collective, sociétale. Comment cela interroge les types de régime politique, les degrés de décentralisation des pouvoirs, de multilatéralisme, d’incitation à l’initiative. 

5-« SOCIÉTÉ » NUMÉRIQUE, chiffres, quantification, moyenne, big data, constat de l’amnésie récurrente, Abstraction, privé de ...liberté matérielle/abreuvé de..., noyé sous...les injonctions/les règles ET/ou Expérience individuelle,
 qualification, mémoire(s), transmission, récits multiples, extension de .../ajustements pacifiés, autorégulés (comment ? quoi ?). 

6- RÉFLÉCHIR, ET METTRE EN QUESTIONNEMENT, dans les états des lieux, les lectures du réel, les diagnostics, analyses des situations.... les catégories descriptives et les points de vue implicites imposés (de dessus, de l’extérieur, par des normes, de représentations...) et intérêt de décrire des lieux, des interactions, des situations par les caractérisations, des qualifications, des attributs, les valeurs (multiples et parfois contradictoires, données par différents sujets) et contrer cette tendance réductrice et stérile à la définition d’une identité (essentialité). Car les lieux sont lieu, les espaces sont espace, les situations sont situation non pas de toute éternité ni comme des rocs immobiles, mais bien car des personnes les font telles. 

Il est intéressant de dire un peu mieux l’expérience que nous faisons de la ville aujourd’hui, ce qui la fait sembler identique (notre mémoire ?) et ce qui la fait radicalement autre, en ruine provisoire d’elle-même (la forme, comme dans Germania anno zero, est là mais est-ce encore une ville, au sens des flux et de co-présences des personnes). La vie urbaine s’est retirée, s’est suspendue. La ville est-elle toujours là ? Qu’est qui est là, pour chacun d’entre nous ? 

Ce qui est troublant c’est la distorsion entre ce que nous voyons et ce qui est (les gens qui habitent et viennent en/la ville sont pour la très grande majorité vivants mais invisibles car chez eux) et qui peut être un enseignement dans la manière la plus courante dont nous décrivons, discourons, intervenons professionnellement sur les espaces ; d’un seul point de vue. Alors qu’il y a une multiplicité d’intérieurs et d’extérieurs, d’extériorités et d’intériorités, à examiner, dans tous les cas. 

7-ÉCRIRE À... des gens... loins, distants
Des « carte postales », des messages sur la pensée et les souvenirs de nos topos respectifs et le soin de la multiplicité que nous en avons, conseils de développement, habitants de Grigny, des Cévennes, .... 

8-EXPERT ? BOF ! « Ouvrir les fenêtres » , pas uniquement pour chanter et applaudir les soignants, c’est aller vers, à d’autres disciplines, histoire, philosophie, anthropo, psychanalyse, cinéma, théâtre, littérature...Mettre en échec les pensées et croyances simples, ouvrir les fenêtres ce n’est pas seulement « changer de modèle », c’est douter de la solution unique, univoque, « bonne » pour tous. Exemples /modèles.

9- LES TERRASSES – repenser l’occupation et les agencements, notamment mobiles, du domaine public. Dessiner le « monde » à venir ; donner une forme, belle, accueillante et pratique au monde urbain d’après-demain ; le menuiser. Artisanat plutôt que notariat des relations sociales et citadines. Pouvoir vivre des liens, collectifs, spontanés, indispensables car non dispensables. Développer la responsabilité individuelle, locale, interactive à la veille par de 
multiples systèmes au lieu de se soumettre à un système de surveillance globale.
Un nouvel « ordre » réglementaire et un droit à l’expérimentation, son évaluation et un développement des modes de régulation/ veille / alerte (système ad hoc, partiel, micro, qualitatif contraires exacts de la surveillance quantitative généralisée). 

10-URBANITE ET LUTTE CONTRE LES INÉGALITÉS 
À partir d’un constat très concret de l’état des inégalités d’accès aux biens et aux ressources, travailler sur les organisations et les agencements qui peuvent contribuer à faciliter, accélérer, munir les démunis. 
Réagencer les temps – soin et assistance accrus aux précaires - et les espaces. 

11-CONFINEMENT 2020 – UNE ESPÈCE D’HISTOIRE D’ESPACES
De la distance, des geste barrières, à l’enfermement en passant par la congestion des hôpitaux, tout dans cette crise parle d’espace, tout requestionne le familier et le prétendument acquis. Tout (re)matérialise autrement ce qui ne s’observait plus, ce qui flottait dans une aimable ou distraite abstraction : le social, les relations et les interactions, un réseau d’infinis... d’infiniment humain. 

12- LA VILLE (F)UTILE .... la ville productive, la ville préventive...toute une série de questions-programmatives/performatives qui (m’)oblige à déplacer un rapport plus entomologique et contemplatif à la ville. 
La ville comme notre « naturalité ». Prendre soin de l’urbanité. 

13-LA VILLE A FUIR ?....Désir d’exode (à documenter) campagnard a-t-il pour origine les causes (supposées) de la crise ou ses conséquences (confinements très différenciés selon ses ressources). Alors que la ville change, et notoirement la grande ville, la métropole-monde, ici-même, Roma. 

14-DE L’EXPÉRIENCE DES FRONTIÈRES Parce qu’elle est individuelle, l’expérience n’est-elle pas collective ? Ou bien, de même qu’il y a mouvement dans les frontières (entre les intériorités et les extériorités, dont le travail à domicile que l’on désigne télé-travail qui met une intériorité en vue, sur un espace collectif: la visio-conf...), n’y aurait-il pas mouvement dans les définitions-délimitations de ces deux catégories, recomposition des solitudes, des isolements, des corps communs ? 

15-VIDES ET PLEINS du corps humain au corps urbain en passant par le corps du bâtiment (abri, résidence permanente ou temporaire). Peut-être peut-on autrement considérer leur génération/générativité. 

16-POUR UN MOUVEMENT DE RELOCALISATION. PONCTUATION. Sinon les certitudes, au moins les habitudes de la pensée commune, se trouvent ébranlées à tout le moins par l’immobilité imposée, et obligée de repenser des 
doubles figures remises en question par la pandémie ; du proche et du lointain, du localisé et du délocalisable ; non pas comme le seul usé sitôt qu’émis de l’indispensable et du dispensable, mais bien plutôt de l’ancré et du mobile. La circulation des idées et des savoirs, de leurs outils et supports ont tendu à les rendre autonomes des lieux. Bien sûr, plus que d’autres, des disciplines ont des terrains. Mais la place, la situation dans la manière de penser, d’apprendre à connaître et agir ne peut-il pas, de manière imprévue, se modifier. Cette question ne me vient pas en raison d’un doute de la progression, accélérée par ce qui advient, de modèles de développement et de pensée de l’immatériel et de l’a-[u]topique ou du pantopique (plus de spécificités puisque chaque point sera « branché ») qui vont dominer mais plutôt de ce qu’ils vont recouvrir, modes d’agir plus discrets, de basse altitude. Plutôt que les communs, la terre, s’intéresser aux lieux (à des lieux, incertains et non prédéfinis), à la génération de solutions sociales et formelles dont ils participent, non comme terrains d’application de modèles, règles, clientèle captive de produits de masse, mais à l’inverse comme production in-délocalisables, uniques, point d’un système, d’une tapisserie qui naît de cette multiplication de singularités. 
La question est : qui et où se pense le système, le réseau ? Des points eux- mêmes !
  1. TERRAIN – LIEU DE CIRCONSTANCE ET INTERCONNAISSANCE DES ACTEURS
    Thématique inspirée par article suivant :
    https://aoc.media/analyse/2020/04/21/gestion-de-crise-comment-tirer-les- lecons-du-coronavirus/... dont je cite deux extraits :

    «[...] la préparation à la gestion de crise, loin de placer les organisations et leurs membres dans des situations totalement inédites pour tester leurs capacités à faire sens de ce qui leur arrive et à s’organiser en conséquence, prolonge le fonctionnement ordinaire et les catégories d’action et d’entendement habituelles de ces organisations. Ils affrontent une situation fictive mais qui demeure gérable avec les procédures et les instruments mis à leur disposition. En somme, ces instruments ne préparent pas à l’inattendu. »

    « [...] l’une des difficultés dans la situation que nous traversons tient à la difficulté de s’appuyer sur des interactions et des formes d’interconnaissance, en raison du confinement et d’une gestion à distance de la crise. Les sciences sociales montrent que les acteurs sur le terrain répondent à ces difficultés en innovant ou en bricolant des moyens de communication, ou des modes d’organisation construits pour la circonstance. Ces modes de coordination « sans hiérarchie », pour reprendre l’expression de Donald Chisholm, deviennent prépondérants et c’est sur eux qu’il convient d’appuyer la réflexion sur la préparation de crise. »

    18- LA VILLE, LIEU DE BRICOLAGES ET D’INITIATIVES DES ADAPTATIONS ET TRANSFORMATIONS SOCIALES, COLLECTIVES OU OFFICINE DE DÉPLOIEMENT DES SOLUTIONS DES TECHNIQUES DE SURVEILLANCE INDIVIDUELLE SANITARO-SECURITAIRES ? 
La pandémie n’est pas en soi plus ou moins destructrice des systèmes sociaux et urbains. Elle touche des individus et l’organisation des systèmes de santé (prévention et soins) dans la maîtrise de ses effets (amplitude, létalité, ...).

Les dispositifs générés pour en contrer les effets sont une mauvaise nouvelle pour la ville. Car comme le soulignent de nombreux chercheurs l’occasion (rêvée ?) d’imposer une technologie de la surveillance connectée généralisée sous prétexte de santé publique est trop belle. Moins de droits pour sauver...la vie et ce faisant une conception très contrôlée de la ville. Est-ce vivable ? Oui , hélas, car capable de susciter, du fait de cette relation entre surveillance et santé -entendue non plus comme un droit individuel d’accès conquis mais comme un « devoir » d’Etat- une très forte proportion d’adhésion dans la population. Jusqu’ici on fournissait gratuitement ses données personnelle aux GAFA pour le loisir de consommation, à présent ces derniers promus collaborateurs des États vont démultiplier la récupération de données pour le bien sanitaire.

Dans le même temps, on amuse le peuple avec l’urbanisme tactique et les pistes cyclables...
Le travail sur l’organisation de la courte distance et l’interconnaissance peut-il contrer cette tendance totalitaire ? A quelle conditions a-t-il des espaces pour germer ? Convaincre des gouvernements locaux (maires) de ne pas mettre tous leurs œufs dans la même panier technologique ?...
En paraphrasant G. Agambem, on pourrait dire qu’on entre sur la ville dans des contradictions proprement sans issue pour son urbanité (ou dans des injonctions normatives contradictoire ....).


Camille Hagège, Mai 2020