3 mai 2020

Incertitude et Chaos

MLAV.LAND


Lever de Terre, Bill Anders,  24 décembre 1968 lors de la mission Apollo 8 © NASA/Bill Anders

 Le 20 juillet 1969, à 21h17, D. est allongé sur la moquette orange de l’appartement de ses parents, au huitième étage d’un immeuble parisien. Sur l’écran qui lui fait face, une silhouette floue venue d’ailleurs. Un pied se pose. Dans cette pièce aux papiers peints fleuris, D. comprend que demain, le monde va changer. La prouesse américaine sonne comme une promesse.

Naviguant dans l’incertitude et le chaos, la mission Apollo 11 devient une démonstration de force et de contrôle d’une nation sur le monde. Mais l’homme face à sa propre Terre s’est-il senti puissant ou insignifiant ? Tout petit, comme cette oasis qui flotte dans le noir et devant laquelle D. était resté rêveur en achetant le journal dont elle faisait la une un an plus tôt.

Sa génération dont les parents avaient connu la guerre était poussée vers l’avenir par un vent porteur de paix. Il ne connaîtrait pas les bombes ou les camps mais la lutte pour l’émancipation. D. deviendra à son tour le père d’une génération naviguant dans l’incertitude et le chaos, où l’ordre et le sentiment de contrôle ne seront qu’illusions perdues.

Tant de certitudes ont pavé son chemin sans que D. ne s’en aperçoive. Mais aujourd’hui il voit, cinquante ans plus tard il sait. Demain le monde va vraiment changer si rien ne change.
Ce que D. vient de réaliser ses enfants déjà en étaient convaincus.

Et si certains en doutaient encore, la crise sanitaire actuelle leur aura montré. Demain sera multiple, protéiforme, et plus que jamais scindé en deux. Les riches, et les pauvres. Malgré cette scission, l’incertitude sera de mise pour tous.

Face à l’incertitude, la volonté de contrôle. Contrôle par la ville des corps, contrôle des corps par le système. À chaque crise, sa part de contrôle renforcé, ses lois et ses murs érigés. Le système s’accommode toujours des crises qu’il a créé. À quoi cela sert-il de sortir d’une crise si ce n’est que pour préparer la prochaine ? Combien de temps tiendra la promesse du retour à la normale dans un monde qui ne l’est déjà plus ?

Contrairement à la crise sanitaire actuelle, les bouleversements qui suivront n’auront rien de retournements nets, immobilisant instantanément le monde. Le réchauffement de la planète, le déséquilibre de la biodiversité, la montée des eaux sont autant de perturbations qui renforcent la lame de fond qui se profile. Se préparer pour demain, c’est comprendre qu’il nous faudra vivre continuellement dans un état de crise où notre rapport au monde risque de se rétrécir en un spectre concentré vers l’urgence et la survie.

Dans ce contexte, il nous faut déconstruire nos façons de penser avant de penser à construire. Ne pas céder à la peur mais laisser ses sens à vifs, stimuler ses nerfs pour enfin agir en relation avec l’état du monde, au-delà de sa propre existence, avec et pour les générations présentes et à venir.
Le chaos est peut-être le seul moyen que nous ayons de renverser l’ordre établi, si dur à bousculer.

MLAV.LAND (Maud Lévy & Antoine Vercoutère), Mai 2020