Se recueillir - Les actes fondamentaux II

Université populaire - Cours #4

Conférence du 28 Mars 2020
Par Richard Scoffier, architecte, philosophe, professeur des Écoles Nationales Supérieures d'Architecture.

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L’Université Populaire poursuit son investigation commencée l’année précédente sur les actes essentiels de l’humanité et leur implication dans la détermination de l’espace.

Manger, recevoir, éduquer, se recueillir : tous ces actes réclament des espaces dédiés pour s’accomplir et s’institutionnaliser. Manger nécessite des pièces spécifiques – cuisine et salle éponyme – mais implique en amont l’aménagement de l’ensemble du territoire : les champs, où les plantes sont cultivées et les animaux élevés, ainsi que les mers où les poissons sont péchés.

Recevoir met en crise la finalité d’une habitation originellement pensée comme un système de défense pour y faire pénétrer l’ami, mais aussi l’étranger et l’ennemi potentiel. Éduquer, c’est construire des espaces à part possédant leurs propres règles où enfants, adolescents, jeunes adultes pourront développer leurs facultés afin de devenir techniquement de plus en plus performants et socialement de plus en plus responsables. Quant à se recueillir, c’est l’acte qui permet d’approcher au plus près l’impulsion neutre et impérative qui nous pousse constamment à nous élever au-dessus du monde et des choses.


SE RECUEILLIR 

La cuisine, le salon, la salle de classe : tous ces espaces peuvent être assimilés à des incubateurs, des accélérateurs aidant l’espèce humaine à s’arracher à sa condition animale. Et c’est essentiellement comme des appareillages imaginés pour permettre aux hommes et aux femmes de s’élever que nous aborderons les lieux de prière et de recueillement. Nous passerons des colonnes sur lesquelles se hissaient les anachorètes – à l’instar de Saint Siméon le Stylite – aux compositions vertigineuses de Guarino Guarini pour la Chapelle du Saint-Suaire à Turin et des frères Asam pour l’église Saint-Jean-Népomucène à Munich. Des dispositifs repris et réactualisés par Paul Virilio et Claude Parent qui font pencher les sols de Sainte Bernadette de Nevers pour accentuer le mouvement des fidèles vers l’autel, ou par Peter Zumthor qui redresse les corps des pèlerins sous la lumière zénithale trouant son bloc de béton votif posé à la lisière des champs et de la forêt. Une aspiration à l’élévation que l’on retrouve encore dans certains espaces laïques, notamment le grand vide sombre et silencieux élevé par Louis Kahn au coeur de la bibliothèque d’Exeter ou la plage claire qui s’étend sous les deux ouvertures ovales de la voûte conçu par Ryūe Nishizawa sur l’île de Teshima pour en conclure le parcours initiatique.

Biographie

Richard Scoffier est architecte et titulaire d'un diplôme d'études approfondies de philosophie. Après avoir obtenu en 1991 les Albums de la Jeune Architecture, il fonde une agence à Paris dont les maquettes d'étude ont été exposées dans plusieurs Maisons de l'Architecture.
Professeur titulaire de théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine à l'ENSA de Versailles, il exerce une activité de critique et collabore depuis plus de dix ans à la revue d'A. Il a notamment publié : Scènes d'Atelier, le catalogue de l'exposition de Christian de Portzamparc au Centre Pompidou, en 1996 ; Les villes de la puissance, aux Éditions Jean-Michel Place, en 2000 ; Les 4 concepts fondamentaux de l'architecture contemporaine, aux Éditions Norma, en 2011, et le tome III de la monographie de Christian Hauvette, aux Archives d'Architecture Moderne, en 2015. Ces articles et ces ouvrages lui ont valu de recevoir en 2013 la médaille de l'analyse architecturale décernée par l'Académie d'Architecture.